L'autre culture, l'autre structure,

quelle rencontre pour les professionnels ?

 

Aspasie BALI, psychanalyste

 

 

 

 

 

 

Lors de la dernière nuit blanche, dans une vision poétique l’artiste Michelangelo Pistoletto,  s’est saisi de la façade de l’Hôtel de ville pour y décliner, en vingt langues, au moyen de néons multicolores,  la phrase : « Aimer les différences ». Pourquoi donc  cet appel à la tolérance ? N’équivoque-t-il pas, tant de siècles plus tard, avec le fameux « tu aimeras ton prochain comme toi-même » que Freud commente en 1929, il nous dit combien ce commandement est impossible à respecter : « l’homme est tenté, nous dit-il, de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer » (1). Là où il y a de injonction il y a de l’impossible et du désir refoulé. 

 Le désir est lié à la loi, là où il y a de l’interdit, il y a du désir ! Dans un autre texte, Freud complète son assertion : « Ce qu’aucune âme humaine ne désire, on n’a pas besoin de l’interdire…Tu ne tueras point nous donne la certitude que nous descendons d’une lignée…de meurtriers… » (2)

En effet, c’est bien pour cela que nous avons  des « organismes de toutes sortes » des « garde-fous », comme on dit, des « droits de l’homme et du citoyen », des comités d’éthique et enfin des lois qui viennent encadrer nos jouissances  etc. –

D’autre part, pour Lacan, aimer, c’est s’aimer, j’aime l’autre en ce qu’il me renvoie d’aimable sur moi-même - je vois l’autre, le petit autre imaginaire, mon semblable comme moi-même, comme moi m’aime – pourrait-on dire.

C’est toujours avec votre histoire, votre subjectivité, votre ambivalence que vous avancez vers l’autre.

 

Le discours de la science

 

Nous vivons, aujourd’hui, dans un temps de civilisation globalisée à la croisée des sciences et des techniques.

Les (avatars) retombées du discours de la science, lié au discours capitaliste sont notamment la promotion l’universel de la rationalité  ainsi que la prolifération des objets produits par la techno-science (Freud parlait déjà de Malaise dans la civilisation).  Ce discours  laisse croire que la satisfaction de tous les désirs est possible (confusion entre objet du désir et objet de consommation) et que nous pouvons tout maîtriser. Ce discours exclut le  sujet ou plutôt le réduit à sa fonction moïque, dans une démarche d’objectivation, il méconnaît l’inconscient, et se défausse des questions essentielles des êtres parlants, telles que : qu’est-ce qu’un père, qu’est-ce qu’une filiation, qu’est-ce qu’aimer, qu’est-ce que la perte … 

Les conséquences  de ce discours, qui veut instaurer l’ordre du quantitatif  et du mesurable, sont innombrables et variées : classification des comportements, technique d’effacement des symptômes ; dans l’actualité, retour au dépistage précoce des enfants de 2/3 ans (rapport Bockel 11/2010), laissant croire que l’enfant en souffrance psychique  ou sociale serait  un adolescent délinquant en puissance, position qui réanime la logique dite  du déterminisme social - hôpitaux et institutions soumis à la logique de l’entreprise où l’évaluation est requise : il s’agit de rendre compte, faire des rapports, mesurer, comptabiliser le temps passé sur un dossier, gérer,  justifier ce que Foucault appelait la société du contrôle. La logique du résultat et de la performance s’impose d’où une dépossession de son métier de son savoir faire avec le risque de laisser pour compte  la clinique. Comment détourner cette nouvelle orientation pour préserver son axe de travail auprès des usagers ?

 

- Une autre conséquence  du  discours de la science n’est-elle  pas de  faire du «  tous pareil ? »

 

La subjectivité de notre modernité produite par ce discours, c’est la promotion de l’individu, c’est l’effet d’uniformisation, qui ne fait pas lien social mais du tous pareil, tous normés, jouissons tous pareil,  tendus vers l’illimité et la consommation - nous laissant croire que nous pouvons pallier à notre faille d’êtres parlants par le comblement - d’où les conséquences cliniques qui en découlent : la recrudescence des  addictions, le peu de tolérance à la frustration, la violence et la  soumission à l’impératif de la pulsion : compulsions à l’achat, à la sexualité via internet, à l’électronique, à facebook, à la musique en permanence, à être connectés, raccordés aux autres via le portable. Ne sommes-nous pas aujourd’hui, assujettis au temps de l’immédiateté, à l'ère du tout consommable « ici-maintenant-tout-de-suite » qui serait celui de l’économie de marché ?

Par contre, la contrepartie du tous pareils, c’est l’exclusion d’un certain nombre, la mondialisation  ne se réalise qu’au prix de la ségrégation et du racisme. . Lacan déjà en 1967 parle de « ce qui ira en se développant comme conséquence du remaniement des groupes sociaux par la science, et nommément de l’universalisation qu’elle y introduit. Notre avenir de marchés  communs, nous dit-il, trouvera sa balance d’une extension de plus en plus dure    des procès de ségrégation. » (3)

- qu’en est-il  de cette question dans les pratiques institutionnelles ?

 

 

 

- qu’en est-il de la ségrégation dans les institutions, notamment en ce qui concerne la politique des admissions ou des exclusions ?

 

 

Comment faire de l’autre, un autre vraiment autre ?

 

Comment le politique en tant que lien social, aujourd’hui,  traite l’altérité, quelle subjectivité l’accompagne  ? Le discours politique crée, creuse  la différence, joue sur la peur, l’insécurité. Le danger est projeté sur l’autre qui viendrait menacer la cohésion sociale. Nous avons été témoin du traitement prodigué aux roms nommés  « gens du voyage aux grosses cylindrées », - le lien  établi entre immigration et criminalité avec  « déchéance de nationalité pour les français d’origine étrangère ». Un autre registre où l’on peut repérer cette pratique de ségrégation : à travers des faits divers isolés, mais largement diffusés du « schizophrène dangereux et récidiviste, assassin en puissance », le malade mental est stigmatisé. La haine est projetée sur l’autre menaçant ou dangereux. Restons groupés, le danger c’est l’autre !

 

 

Question de filiation

 

Voici à présent un bref aperçu  d’une supervision : il sera question de Lan, une petite fille de 3 ans et demi, d’origine asiatique ; ses parents, interpellés par l’école, sont venus  consulter : elle baragouine, s’exprime dans un charabia incompréhensible, pas d’ébauche de sens ni dans sa langue maternelle ni en français, langue dans laquelle ses parents peuvent s’exprimer.

Pendant les entretiens, l’enfant joue, apparemment indifférente à ce qui se passe autour d’elle –  les parents racontent leur histoire, la vie là-bas, les tourments, la peur, le départ, le voyage éprouvant, le pays étranger, les difficultés des débuts tandis que Lan joue, de son côté.

Lorsqu’on s’adresse à la fillette, elle baragouine dans un langage « bébé », incompréhensible.

Que se passe-t-il pour cette enfant ? Le bilinguisme l’empêcherait-elle de se saisir d’une langue ? La tristesse de cette famille aurait-elle déteint sur l’enfant ? Lan serait-elle restée dans une trop grande proximité corporelle à sa mère ? Cette mère aurait-elle besoin de garder cette enfant « petite » ?

Un jour, le psychologue questionne le couple sur la naissance de leur fille, et là la mère avoue qu’elle ne comprend pas l’arrivée de cette enfant, qu’elle est née 10 ans après ses aînés, à un moments où ils étaient déjà âgés - alors à ce moment-là  Lan se lève, se plante devant ses parents et se met à les disputer  vivement dans son charabia toujours incompréhensible.

C’est à partir de là que l’histoire familiale va pouvoir se raconter, moment clef dans la prise en charge de cette petite fille qui va pouvoir commencer à articuler du sens dans sa parole. Elle était restée enfermer dans l’énigme de sa naissance.

L’autre culture, l’autre langue n’étaient pour rien dans sa problématique, elle était restée « en panne », confrontée tout simplement à du non dit, à du secret de famille.

 

L’inconscient, c’est ce qui est justement propre à chacun

 

Dans ses Essais de psychanalyse appliquée, Freud nous relate une scène dont il est le protagoniste. Au cours d’un voyage en train : après un cahot une porte s’ouvre dans son compartiment et il voit apparaître un homme d’un certain âge, en robe de chambre - il pense alors que cet homme s’est trompé de direction et  se précipite vers lui pour le renseigner, il se rend compte alors que l’intrus n’est autre que lui-même à travers un miroir, il témoigne combien cette apparition lui avait déplu, il ne s’était tout simplement pas reconnu.

Ce qui peut paraître inquiétant en soi-même, on le projette sur l’autre. L’autre, c’est avant  tout de vous-même, l’hôte le plus intime et en même temps le plus étranger, celui qui fait que toute la journée vous êtes traversés par des pensées furtives, que la nuit vous rêvez de choses extravagantes, que vous êtes sujet à des actes manqués, et puis -  cette langue qui fourche, qui vous trahit, qui vous fait dire bien autre chose que le fil de votre pensée – bref vous êtes divisés,  vous ne savez pas bien pourquoi  ce choix plutôt qu’un autre - ne sommes-nous pas tous, autre à nous-même du fait du langage avec ce qui du réel insiste, à savoir  le symptôme – ce qui ne tourne pas rond qui est l’histoire d’un dire. L’inconscient, c’est l’hypothèse que le sujet « n’est plus maître » dans sa propre maison (4)-, l’ics  même si vous voulez n’en rien  savoir, l’oublier, lui, il ne vous oublie pas, il fait retour.

 

La psychanalyse  s’intéresse à ce qui fait l’assise d’un sujet, c’est-à- dire sa vérité, ce à quoi il croit sans même le savoir. La psychanalyse nous rappelle l’expérience initiale de chacun, le lieu de l’A, de l’altérité et de la perte nécessaire qui en découle. – c’est d’ailleurs cette perte qui est niée dans le discours de la science.

 

Le travail social

 

Dans le travail social, on ne peut pas  travailler sur l’ics mais on peut essayer d’accorder un espace pour un sujet, de prendre en compte aussi sa  propre  ambivalence ou son désir de réparation,  d’essayer de rester attentif au singulier de chacun.

Le travail psycho-social, nous l’avons vu, est confronté aux contraintes  normatives de l’entreprise et  il subit par ailleurs  les conséquences de  la situation  économique actuelle, confronté à la précarité, aux migrants, à l’errance, au changement de société, aux aggravations des symptômes… 

                 

Comment travailler dans ces conditions ?

 

- Lorsque l’autre est trop proche, et là c’est du même dont on parlait précédemment, le contexte actuel s’y prête peut-être encore plus particulièrement, le  risque n’est-il pas dans un mouvement imaginaire et identificatoire de perdre la distance qui  permet de travailler et  donc de perdre de vue l’orientation du travail  - telle cette équipe ayant accueilli dans ce foyer un mineur venu d’Afrique - elle l’a écouté et soutenu durant un an, compatissante et solidaire, mais de ce fait, compassionnelle, elle n’a pas pu  imposer à ce jeune les contraintes et règles de vie nécessaires  à une éventuelle insertion scolaire ou professionnelle.

 

Parfois, au contraire,  le demandeur peut être entendu avec suspicion, comme quelqu’un qui voudrait tromper, manipuler le professionnel, profiter du système comme ce travailleur social,  débordé par les demandes, qui soupçonnait cette femme sollicitant avec insistance un  logement, d’avoir fait injecter du plomb à son  enfant afin de prouver, analyse de laboratoire à l’appui,  que son appartement était vraiment insalubre et qu’elle était donc prioritaire. Alors le demandeur devient l’autre, objet de projections hostiles.

 

Selon son positionnement subjectif face à l’autre : pouvoir de donner ou pas, , pouvoir d’écouter, de répondre à ce qu’on pense être le besoin ou le désir de l’autre, le bien de l’autre, n’y aurait-il pas lieu pour le travailleur social de frayer une voie pour suspendre l’action et voir au-delà de la plainte et de la demande, de la répétition ? N’y a-t-il pas lieu justement d’aller à contre courant  du temps pulsionnel dont nous parlions, celui de l’immédiateté pour ne pas répondre en miroir à l’enfant, l’adolescent, pour temporaliser,  prendre justement son temps, le temps  nécessaire à la symbolisation ?

 

 Et puis parfois c’est si difficile qu’on ne sait plus, qu’il faudrait inventer …

 

Mettre des limites, mettre un cadre

 

Dans une institution, une équipe compétente, professionnelle accueille un petit garçon. Amadi, assez vite, sème la terreur parmi les enfants, parmi les soignants et dans tout l’établissement.

Amadi, est issu d’une famille africaine surprotectrice qui accède à toutes ses demandes pour éviter toutes « crises » de leur enfant, porteur d’une maladie génétique avec une arriération mentale.

Amadi est imprévisible, déjà dans la voiture qui le conduit au centre, il agresse les autres enfants. Dans l’institution, il a dans la salle des activités un tapis sur lequel il se sent en sécurité, par ailleurs il est ingérable,  il griffe,  mord …

Lorsque son groupe partage un moment collectif avec d’autres, Amadi redouble de violence et terrorise son entourage.

 

L’équipe interprète comme de  l’agressivité le  comportement de l’enfant qui serait peut-être provoqué par le surinvestissement familial qui fait qu’il ne tolèrerait pas la moindre frustration et le fait de ne pas être l’unique centre d’intérêt des adultes.

L’équipe va essayer de lui « mettre des limites », de le « socialiser », de lui apprendre la vie en collectivité et le respect des autres. Enfin il n’est pas facile à vivre pour cette équipe : Amadi s’agrippe aux soignants dans un corps à corps assez éprouvant.

Après un ultième conflit, on s’efforce  de mettre en place une stratégie, un cadre  : on va l’extraire du groupe, on pense qu’en le punissant il intègrera peu à peu les interdits, qu’en l’isolant, on limitera son agressivité, bref qu’on lui posera enfin les limites et les interdits qui lui ont tant manqués.

 On le sépare alors du groupe, on l’envoie dans le couloir pour lui permettre de se calmer, et là, la situation s’aggrave encore, seul il hurle de plus belle et finit par  agresser  un livreur qui passait par là.

C’est à ce moment que cette équipe débordée et démunie face à cet enfant va faire une demande de supervision.

 

Mettre des limites et un cadre à un enfant surprotégé  pourquoi pas mais ce dont parle cette équipe n’est-ce pas  quelque chose d’un autre ordre, ce qui est perçu comme de l’agression n’est-il pas l’expression  du  profond désarroi de cet enfant. N’est-ce pas lui, au contraire, qui serait agressé par la trop grande proximité des autres ou encore par la présence de trop de monde autour de lui ou encore par le fait de se retrouver seul dans un espace ouvert comme un couloir.  Il s’agissait plutôt de repérer les moments où il était débordé par  l’angoisse.

 Il a fallu repenser la manière de travailler avec cet enfant psychotique et de voir comment le contenir, entrer en relation avec lui autrement que par le corps à corps : introduire du tiers, une balle, des instruments de musique, faire des jeux d’eau etc.…enfin amorcer un travail thérapeutique.

Si on traite un enfant psychotique comme un enfant névrosé, on ne fait qu’accroître son angoisse  et celle-ci peut envahir l’espace. Il est nécessaire d’avoir quelques repères pour  ne pas faire fausse route, repérer la structure pour soulager le sujet et non pas amplifier sa douleur d’exister. Effectivement l’enfant psychotique vit dans un corps morcelé et ne se différencie pas de son environnement, il n’a pas franchi ce qu’on appelle le stade du miroir qui lui permettrait d’anticiper la forme totale de son corps et  à la réalité de prendre place par l’intermédiaire de l’A, sa mère qui authentifie la découverte de l’enfant dans le miroir en le nommant.

 

 

Complexité du travail, approcher chacun dans sa différence avec sa propre histoire en bandoulière, complexité du contexte. Néanmoins pour conclure : n’est-ce pas une opportunité  avec le travail clinique, le un par un, opposé au tous pareil, de « dé-ségrégationner »  d’aller justement à contre courant du discours dominant capitaliste/scientifique qui prône le conditionnement, pour laisser la place à une rencontre  avec un professionnel engagé qui laisse  sa chance au sujet avec son propre chemin à tracer ? N’est ce pas un atout formidable pour le travail social que de pouvoir travailler dans cette dimension, certes difficile chacun de sa place, mais si fondamentale ? L’antidote à la gestion institutionnelle, à la normalisation des personnes, c’est la clinique, c’est de tenter de donner du sens et de maintenir le cap de l’éthique.

 

 

 

 

 

    

 

 

 (1)  Malaise dans la civilisation  p. 64 éd.  PUF 1972

(2) Freud : Notre relation à la mort in Essais de psychanalyse p.35 éd. Payot 1993

(3) Proposition du 9 octobre 1967  in Scilicet 1

 (4) Freud « une difficulté de la psychanalyse 1917 in l’inquiétante étrangeté et autres essais galld 1985 p175-187

Lacan : le discours capitaliste …follement astucieux, mais voué à la crevaison…mais justement ça marche trop vite, ça se consomme, ça se consomme si bien que ça se consume   (conférence à l’université de milan – du discours psychanalytique – 12 mai 1972)

 

 

 

 

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