L'autorité :

quelle actualité et quels repères pour les pratiques professionnelles ?

 

Aspasie BALI, psychanalyste

 

 

 

L’autorité pose question dans le monde actuel, elle n’est plus une évidence dans les sociétés démocratiques où le lien social serait en crise.   On constate un malaise dans les familles, l’école, les institutions éducatives. La fonction paternelle s’est transformée au cours du siècle dans le sillage de l’histoire et des contestations anti-hiérarchiques. Aujourd’hui au nom de quoi se légitimerait l’autorité qui ne prendrait plus appui sur le religieux ? Qu’est-ce qui fait autorité dans la société libérale dans laquelle nous sommes ? Quelles en sont les conséquences pour les institutions médico-psycho-sociales ? Ce sont   ces questions que nous allons tenter aborder.

 

Mais pour commencer : qu'est-ce qu'un ordre symbolique ?

 

Les enfants entrent dans un monde qui leur préexiste Ce qui fait autorité, pour les êtres parlants que nous sommes et se transmet d’une génération à l’autre, c’est la loi symbolique. Elle est intemporelle, universelle et non écrite, elle module les enjeux de l’inceste et du meurtre et pose les interdits. L’enfant réalise d’abord qu’il n’est pas seul en relation fusionnelle avec sa mère, le père occupe la fonction de séparateur ; c’est en rencontrant l’autorité de l’adulte que l’enfant sort de cette relation duelle  en accédant à la relation ternaire avec le père – le père est un agent, il peut bien sûr s’agir d’une autre personne -

 Puis au moment du complexe d’Œdipe, le père pose l’interdit de l’inceste à l’enfant ce qui creuse un manque,  le désir est alors possible en contrepartie de cette perte de  jouissance. Cette perte  irréductible humanise, elle relie les sujets les uns aux autres par la parole et rend l'échange social envisageable. La loi temporise la pulsion, dire non à l’immédiat permet à l’enfant d’accéder aux apprentissages  (dans ce 3e temps le père autorise le savoir) et plus tard à une sexualité adulte. Cette rencontre de l’enfant avec la loi, la limite est fondamentale. Pour un parent, cela signifie éduquer un enfant non pas pour le compte de sa propre jouissance mais pour lui permettre de se séparer, d’être autonome.

 

1-  Qu’est-ce  que l’autorité et qu’est-ce qui aurait changé   ?

 

Etymologiquement, autorité vient du latin auctoritas. Certains linguistes ont cherché la racine indo-européenne d'autorité. Elle désigne le fait d'augmenter, d'ajouter quelque chose de créateur, de faire venir quelque chose à l'existence, d’où le mois d’août, le mois de l’opulence, des moissons.

 

L’autorité se légitime  du discours dominant qui régit une société. : le discours religieux, philosophique, politique... entre autres, par exemple, la vérité a pu tenir lieu d’autorité. L’autorité est dépendante des conditions de désignation et de la manière dont elle est occupée. Hannah Arendt (1)  la définit comme « opposée à la fois à la contrainte par la force et à la persuasion par arguments »

 

L’autorité met en œuvre les ressources de l’appareil symbolique et permet la construction du lien social à partir de la différence des places, des sexes, des générations, mais est-ce toujours le cas toujours aujourd’hui ?

 

Nous sommes, concernant l’autorité,  les héritiers de Rome et de sa culture latine, comme nous l’indique Hanna Arendt. L’autorité y était intrinsèquement associée à la religion  et la à tradition, l’autorité a  à voir avec les fondations, nous dit-elle. Pour  Rome, toute fondation  renforce la première à laquelle elle est identique,   l’empereur est dépositaire d’une auctoritas allant de pair avec le potentas qui lui donnait le moyen d’agir. Ce concept sera transmis   de Rome à l’église  catholique, où l’autorité est confiée à un homme garant du dogme et ça sera ainsi pendant des siècles.

 

Puis on assiste à une mutation au XVIIe siècle avec Descartes et le triomphe de la raison,  la philosophie des Lumières s’attaque à l’autorité du dogme au profit de l’autonomie de la raison. La science fait un bond en avant avec les découvertes de Copernic, de Newton et de Galilée et enfin l’avènement de la Révolution française, la séparation de l’église et de l’état finissent par entamer la croyance chrétienne.

 

Autrefois, un enfant devait obéir à ses parents parce qu'il devait obéir plus tard aux autorités civiles et professionnelles – et en dernier lieu à Dieu, garant de l’ordre symbolique.

Le lien social était organisé à partir  d’une place d’exception  que tout le monde reconnaissait, place de roi, de chef, de maître, dit J.P. Lebrun, chacun de ceux-ci était reconnu comme étant en droit exercer son autorité parce que la place d’où il intervenait, était différente de celle de tous les autres… le lien social était organisé sur le modèle religieux.

Pour Freud, la défaite de la tyrannie paternelle est une condition à l’avènement des sociétés démocratiques (2)

L’autorité basée sur religion et la tradition est peu à peu balayée mais l’autorité perdure comme rouage du mécanisme collectif. Au XXème siècle, l’effroi provoqué par la découverte des camps de concentration et l’expérience des totalitarismes, va ouvrir un questionnement sur le patriarcat et l’autorité. Les différentes luttes anti-autoritaires,  anti-hiérarchiques qui traversent le siècle dont bien sûr le mouvement de 68  et les luttes des femmes mettent à mal l’autorité incarnée par le pouvoir patriarcal. On peut concevoir cela comme une avancée si l’on considère les abus de pouvoir commis au nom de l’autorité, les dérives autoritaristes, la violence exercée parfois au nom de l’éducation, et l’obéissance obtenue par la peur, mais surtout si l’on considère  que l’on ne tenait pas compte d’une partie de la population notamment les femmes et les enfants ...

 

De ce fait l’autorité paternelle, en place d’exception  est remise en cause, le juridique  en prend acte  et transforme l’autorité paternelle en autorité parentale (1970) et en énonçant le droit de l’enfant (1989), il le fait participer aux décisions  concernant son avenir,  le principe d’autonomie  est alors prévalant.

La structure familiale évolue, on assiste à de nouvelles configurations familiales :  la famille monoparentale, la famille recomposée, l’homoparentalité, induisent une autorité plus largement partagée  – on parle à présent de  pluriparentalité. Mais la question cruciale qui dès lors se pose est :  est-ce que   la loi symbolique, constitutive du désir est toujours transmise pour que l’enfant ne reste pas l’objet aliéné du l’adulte ?

La transcendance ne vient plus légitimer l’autorité. Mais se dégager de la figure patriarcale ne signifie pas pour autant s’affranchir du symbolique et des lois de la parole.  Aujourd’hui, ce n’est pas l’autorité qui est perdue mais ce qui, avant la soutenait, faisait exception, c’est à dire le religieux et par extension le souverain, le pater familias.

 

3- Quels sont les effets de ces changements ? 

 

Ces changements ne signifient pas  qu’aucun terme ne vienne aujourd’hui  en place de référence. Lacan a nommé “discours”, ce qu’avant Freud avait appelé “civilisation”, à savoir un type de lien social ordonné par le langage. Après l’avènement de la raison, le discours scientifique  prédomine, il fonde désormais l’autorité. Le discours de la science, discours de l’exactitude sans sujet    associé au  libéralisme avec sa logique comptable se référant à la gestion, à l’évaluation quantitative et à l’expertise soumettent les institutions à la logique de l’entreprise. L’économique, les valeurs comptables, modèle de projet, contrat  sont désormais la référence dans une volonté de maîtrise et contribuent à dévaluer  la parole, la subjectivité, à la ravaler au titre de simple questionnaire, ou parfois de technique de communication, à lui faire perdre sa portée, c’est ce que J.C. Milner appelle la politique des choses, or le discours scientifique fait l’impasse sur les questions essentielles à savoir : le lien, la filiation, l’amour, la perte, la mort, on parle d’exactitude et non plus  de  vérité… L’autorité est désormais légitimée par la cohérence logique, la rationalité, la réalité  des faits qui passe par l’évaluation, les tests, le dépistage précoce  qui conduit  au déterminisme social, on cherche ainsi à chiffrer le déficit, à quantifier le traumatisme.

 

comme disait Alphonse Allais la logique mène à tout à condition d’en sortir

 

Le discours scientifique associé à la société libérale a notamment comme effet la fragilisation du lien social au profit des valeurs marchandes et l’uniformisation, c’est-à-dire le tous pareil, tous normés, jouissons tous pareil  tendus vers la consommation proposée par cette société marchande  qui  nous incite à  croire que nous pouvons pallier à notre manque fondamental d’êtres parlants par le comblement, proposition à l’opposé de la loi symbolique. Le libéralisme laisse entrevoir une possible adéquation entre le sujet et son objet de jouissance – mais surtout  l’objet de jouissance a pris la relève des idéaux. Les conséquences sur le plan clinique qui en découlent sont, entre autres, la dépression, la recrudescence des  pratiques addictives, les troubles alimentaires,  le peu de tolérance à la frustration, et la  soumission à l’impératif de la pulsion qui obture la vacuité paternelle : compulsions à l’achat, à la sexualité via internet, à l’électronique, à facebook, à la musique en permanence, à être connectés,

raccordés aux autres via le portable. Nous sommes assujettis au temps de l’immédiateté, à l'ère du tout consommable, de l’« ici-maintenant-tout-de-suite » qui est celui du pulsionnel et à la fois celui de l’économie de marché. 

 

Le « soyons tous pareils et égaux»  renvoie à l’exclusion de la différence, à la ségrégation, à l’exclusion de la singularité. Si nous sommes tous pareils, la différence  générationnelle ou encore sexuée  risque d’être  escamotée ? (Si le parent s’identifie à l’enfant, il se situe comme frère ou sœur et ne peut pas instaurer la loi, poser des limites, l’enseignant peut être alors vécu comme un adulte oppressant). Si nous sommes tous pareils, cela n’aurait-il pas comme conséquence  le copinage ou encore la multiplication de petits chefs ?

 

Toutefois si la hiérarchie n’occupe plus la même référence, cela ne signifie pas pour autant que nous occupons tous   la même place.

 

L'autorité n'appelle pas à l'obéissance, nous dit la philosophe Myriam Revault d’Allones, mais à la reconnaissance, on ne la détient pas, on l'exerce. Elle ne résulte pas d'une relation hiérarchique faisant appel à la contrainte, pas non plus d'une relation égalitaire, la relation d'autorité implique une dissymétrie.  (3)

 

(Dans une institution si le chef de service n’est pas reconnu dans sa pratique par nombre d’éducateurs pour une bonne ou mauvaise raison et ne reconnaît pas lui même sa direction comment dans un tel dysfonctionnement un adolescent pourrait-il accepter lui-même l’autorité ?)

 

C’est à présent la norme qui fédère davantage que la référence à la loi. Ce qui dérange, n’entre pas dans l’ordre, qui est hors norme et résiste,  ce qui ne se laisse pas domestiquer, qui ne se plie pas à l’autorité : c’est le symptôme. Le symptôme qu’on cherche à réduire au silence en ayant recours au médical, au judiciaire ou au répressif, pourtant on sait bien que réduit au silence, le symptôme réapparaîtra ailleurs. En attendant un temps où la techno-science pourra enfin nous libérer définitivement de ce  qui gêne pour nous permettre de vivre  au plus près de la machine.  

 

Si la différence ne peut pas s’exprimer en mots, elle s’exprimera par la violence. Le tous pareils renvoie à l’idéal démocratique (4) qui n’est pas en cause en tant que tel mais  ne tient pas compte de l’impossible du tous pareils, ainsi déjà Tocqueville, (5), théoricien de la démocratie américaine notait  déjà que la passion démocratique de l’égalité pouvait délivrer du trouble de penser.

Est-ce pour autant une raison de revenir au passé, à l’autorité patriarcale, la question n’est –elle pas plutôt comment faire tenir les choses ensemble dans ce contexte du monde contemporain.

Nous-même ici présents, que  reconnaissons-nous encore aujourd'hui comme autorité fiable ?

 

4- Quelles sont les conséquences de ces changements ?

 

 Les faits divers violents et les débordements  rapportés avec force émotion  par les médias   renvoient à  la question des symptômes dérangeants des jeunes, des enfants. Les mesures prises répondent à la peur que ces jeunes réveillent dans une société de plus en plus normative et sécuritaire qu’il faut protéger aux dépens de l’interrogation sur l’origine du malaise, protéger la société au point de stigmatiser les populations dites  à risque. Le danger que  représentent ces jeunes pour notre  société libérale avancée requiert-il autant de décrets, d’arrêtés, de rapports, de mesures de prévention  qui sont autant de velléités  de formatage des enfants et des adolescents ?  N’est-ce pas l’autoritarisme à des fins normatives qui est alors convoqué ? (d’après l'Observatoire pénal de la délinquance : les faits de délinquance seraient en baisse tandis que  la peur de la délinquance augmenterait- Le président « par intérim »)

Par ailleurs, nombre d’enfants et de jeunes s’ennuient, s’assujettissent à des prothèses électroniques, ne contestent plus l’autorité, ils s’évadent dans un « ailleurs ». Finalement ces jeunes  déprimés, décrocheurs, dépendants du cannabis  ou plongés dans le monde virtuel sont moins bruyants, ils se retranchent, n’attaquent pas le cadre,  mais vont-ils mieux pour autant ?

Aujourd’hui, nous assistons à une politique d’abandon social et d’exclusion, les professionnels qui sont au premier rang de ces phénomènes,  seront-ils dans la résistance, la dénonciation  sociale  ? La question essentielle ne se pose-t-elle pas au quotidien, comment nourrir sa pratique,  faire face sur le terrain avec un professionnalisme rigoureux,  aborder la clinique du sujet au un par un,  accompagner ces enfants, ces jeunes dans un trajet de  vie.

 

4- SAID

 

Saïd est au lycée, il habite dans un foyer, il se trouve en échec – lorsque cette équipe  vient parler de lui en supervision, elle est à bout de souffle. Comment faire pour inscrire Saïd dans un cadre et dans un projet ? On n’en est d’ailleurs plus là, c’est sa présence dans le foyer qui est questionnée.  Un rapport de force s’établit entre le chef de service qui joue son autorité et le jeune homme et encore une fois, le directeur le reçoit, c’est le renvoi qui est évoqué, il perturbe le fonctionnement du foyer.  On ne lui apporte plus rien  dit d’une seule voix l’équipe.  Il fait tout  pour se faire mettre à la porte, on n’est pas tout puissants : soit il respecte les limites, soit on lui cherche un autre foyer.

 

L’équipe est découragée, insatisfaite, ambivalente face à cette inéluctable exclusion, comment exercer un travail éducatif dans de telles conditions, pourtant elle reconnaît qu’un placement non préparé, non négocié  est vécu comme une exclusion et  conduit bien souvent à l’échec.

 

Bien sûr le groupe évoque l’histoire de Saïd,  reconnu à la naissance puis confié à un foyer, ses parents étant dans l’incapacité de l’élever, il est placé par la suite dans plusieurs familles d’accueil successives puis revient à nouveau en foyer ; ce garçon insoumis, ira de fugues en fugues. On a tout tenté, dialogue, punition, menaces, il est ingérable,  réfractaire à toute autorité, il n’en fait qu’à sa tête.

 

Au cours de la supervision, un éducateur  remarque que depuis ces dernières semaines, la situation s’est dégradée : les manquements au cadre se sont multipliés. On ne comprend pas ce qui se passe pour lui. L’équipe évoque la répétition dans laquelle il est pris, elle se sent démunie face au déterminisme lié à l’histoire du jeune homme où la rupture  se répète.

 

Alors qu’est-ce qui fait autorité : l’autorité institutionnelle qui s’apprête à changer Saïd et  son symptôme de foyer, ou l’autorité du symptôme de l’adolescent avec la pulsion qui s’engouffre dans un vide sans bord. Je veux restaurer l'autorité, nous rappelle  Myriam Revault d’Allones, signifie souvent je veux restaurer l'obéissance. Cela ne concerne pas l'autorité, mais le pouvoir. (6)

 

Le  symptôme qui fait autorité pour Saïd porte un sens, un sens à lire, c’est une signature, quand on déplace un sujet, le symptôme suit. L’adolescent soutient son identité dans cette exclusion. Personne ne semble avoir de réponse sur la récente dégradation, on va s’informer, réfléchir. Finalement c’est par le veilleur de nuit qu’on  apprendra que le père de la dernière famille d’accueil du jeune homme vient de mourir et qu’il l’a appris par hasard.

 

Peut-on alors aborder Saïd autrement que par ses manquements au cadre, ses défaillances, la perturbation qu’il provoque dans le foyer et la fatalité de la répétition de son histoire, en interprétant sa violence comme un défi adressé à l’autorité, c’est à dire à réduire le réel du symptôme à un enjeu imaginaire. La violence est la recherche d’une limite, transmettre la limite est un travail symbolique, toute violence réagit à une autre qu’elles soient ou non dans le même espace (7), nous dit Sibony. L’adolescent a certes besoin de limites, limites qu’il va tester  pour s’assurer que l’autre est fiable et solide Comment ne pas entrer dans un bras de fer entre autorité institutionnelle et autorité du symptôme mais passer du conflit à l’alliance ? Comment faire pour que l’institution ne répète pas le traumatisme du jeune homme par un passage à l’acte ?

 

Finalement c’est avec le veilleur de nuit,  avec qui l’adolescent entretient une relation de confiance, qu’on va être amenés à travailler. Saïd est dans une dérive pulsionnelle,  une perte de transmission, ce père de la famille d’accueil, reconnaîtra-t-il, était un lien  fort qui le reliait à son histoire car il avait connu sa famille biologique,  et de surcroît se référer à cette figure paternelle, à cet homme ancien résistant   qui, comme il dit « tenait la route », lui a permis malgré tout d’éviter une dérive plus grave.  Ce n’est pas l’événement en lui même comme fait qui est important mais l’importance qu’il prend, ce qu’il évoque pour le jeune homme. N’est-ce pas pour l’adolescent le moment opportun de mettre en mots, d’inscrire quelque chose, de parler de sa dette à l’égard de ce père nourricier, de s’approprier un peu différemment son histoire, d’entourer d’imaginaire un réel traumatique, de voir comment il bricole avec ce réel, en quoi  il joue lui-même sa propre exclusion, à introduire la possibilité d’être autrement auteur (dérivé d’autorité)…de son histoire, on retrouve là la notion d’autorité  qui renvoie à autoriser. Ce qui n’est pas symbolisé réapparaît dans le réel, nous dit Lacan. Le professionnel  peut faciliter le recours à la parole, permettre qu’un réel s’humanise en paroles, dire lui-même une parole juste qui réhabilite et fait acte,  au moment opportun et lui faciliter le passage peut-être vers un lieu d’écoute où quelqu’un pourra entendre le fantasme qui soutend son agir. . Il ne s'agit pas d' « éradiquer le symptôme, nous dit Freud, mais de le rendre moins coûteux ».

 

Cela signifie pour le professionnel d’aller à contre courant du tous pareil des perturbateurs, ingérables pour entendre la singularité du jeune homme, de l’aborder ni comme un délinquant,  ni comme une victime ce qui l’enfermerait dans un même déterminisme social. La prise de risques à l'adolescence fait partie de la construction de soi, elle permet d'expérimenter son propre rapport à la réalité et aux autres. La violence de Saïd était interprétée comme une provocation adressée à l’institution, c’est à dire on a réduit le réel du symptôme à un enjeu imaginaire. Ainsi  les professionnels allaient participer par le renvoi, à leur insu, au nom de l’autorité, à la répétition du jeune homme : l’institution aurait pu répondre à un réel par un autre. Les mesures autoritaires n’ont  pas de prise sur le symptôme, elles mènent à l’autoritarisme qui est un aveu d’impuissance.

 

Le changement ne signifie pas la  perte, il n’y a pas lieu de regretter le passé. Quitter le religieux, ne plus se référer à l’exception d’un côté  et de l’autre refuser le quantifiable et le comblement promis par le libéralisme,  ce n’est pas pour autant partir à la dérive bien au contraire. Cela implique pour le professionnel de transmettre, d’accepter d’occuper une place différenciée, d’y aller de sa  personne, de s’engager, de défendre ses positions, de mettre en commun, de ne pas lâcher l’axe symbolique  qui fédère le travail dans une institution. C’est aussi le fait d’être une autorité fiable et consistante pour un enfant, un adolescent,  d’endosser le lien, chacun de ce fait est aujourd’hui bien plus responsable.

 

N’est-ce pas le moment de se saisir de ces transformations contemporaines pour ouvrir à de nouveaux possibles. C’est cet accompagnement, dans ces temps difficiles mais aussi passionnants,  que propose la supervision. Elle permet de prendre du recul, de rompre  l’urgence, de se démarquer de l’évidence, de prendre le temps de réfléchir à sa pratique pour la renouveler,  d’aborder le travail clinique tout en se référant aux concepts théoriques de la psychanalyse, qui est la seule discipline à prendre en compte le sujet, qui permet de repérer avec rigueur les enjeux inconscients pour ne pas perdre le cap, et être présent  dans l’accompagnement,  comme les nomme Péguy, des générations appelantes.

 

 

 

                       

 

(1) Hanna Arendt : Œuvres complètes

(2) Roudinecco : Pourquoi la psychanalyse  vr Totem et tabou           

(3) Myriam Revault d’Allones :  Le pouvoir des commencements

 (4) Alexis de Tocqueville :  la démocratie en Amérique 

(5) M. Gauchet : La démocratie contre elle-même et J.C. Milner : Les penchants criminels de l’Europe démocratique

 (6) M. Revault d’Allonnes idem  

 (7) D. Sibony : Violence