A propos du covid en psychiatrie

Patrick CHEMLA

Psychiatre, psychanalyste, fondateur du centre de jour

Antonin-Artaud (Reims) et Président de l’association La Criée

 

           

La situation n'a guère changé dans la Marne en psychiatrie. Sauf que l'ambiance s'est apaisée progressivement dans le Collectif Artaud et que nous avons même pu tenir une AG virtuelle par téléphone qui sera désormais hebdomadaire.

Il est notable que nous sommes moins saturés d'appels angoissés que la première semaine. Il est remarquable aussi que ce travail virtuel est beaucoup plus fatiguant pour les soignants privés de la présence réelle des patients.

De nombreux patients souffrent de l'isolement et du confinement. D'autres nous disent avec une ironie mordante que ça ne les change pas beaucoup.

Combien de temps cela peut-il durer ?

Il ne m'est pas possible d'avoir une vue d'ensemble sur la situation en psychiatrie dans ce moment de catastrophe.

Je peux seulement évoquer ce qui se passe dans mon département, mais aussi dans les équipes qui continuent à s'appuyer sur la psychothérapie institutionnelle et la psychanalyse.

Je crois qu'il y a un élément crucial à prendre en compte : l'état catastrophique du monde psychiatrique avant l'épidémie. Nous avons été saturés de réformes successives qui se sont acharnées méthodiquement à détruire la psychiatrie de secteur, la psychothérapie institutionnelle et le courant désaliéniste. Bien sûr avec en arrière-fond la haine de la psychanalyse et plus fondamentalement du fait psychique lui-même. Le réductionnisme neuronal et cognitivo-comportementaliste a séduit nombre de psychiatres, et en particulier la plupart des universitaires de psychiatrie adulte qui depuis des années ont propagé une pensée simpliste confinant à la bêtise. Ce qui a produit sur le terrain ces derniers temps une crise éthique et politique se traduisant par des démissions, des burn out, et un sentiment d’impuissance par rapport à cette espèce de lame de fond qui s’abattait sur nous. Nous connaissions nos adversaires de toujours, mais cette fois ils s'étaient engagés dans une volonté éradicatrice, et par le biais du lobby Fondamental dont on voit la naissance dans le film de Borel "Un monde sans fous", ils avaient pris des postes de décision dans les ministères et les ARS. Des suppressions multiples de lieux d'accueil se sont produites lors du départ en retraite des psychiatres qui les animaient.

C'était donc déjà un contexte de mélancolisation qui poussait à l'a/pathie et nous étions bien peu à résister et à soutenir des collectifs de travail fédérés plus ou moins par le réseau de PI mais aussi plus récemment par le « Printemps de la Psychiatrie ». Un mouvement réunissant des psys de toutes catégories mais aussi des collectifs de patients comme Humapsy, avec un site et des mailing list pour échanger des informations, et aussi quelques expériences de travail.

Là-dessus l'épidémie nous tombe dessus et il faut un certain temps avant que chacun en prenne la mesure. Les psys ont témoigné eux aussi d'une sorte de désaveu de la gravité de l'événement.

Le weekend précédent le discours de Macron, certains directeurs d'établissement publics mieux informés que nous ont pris la décision de fermer les CATTP et hôpitaux de jour pour éviter tout regroupement de patients et de soignants qui aurait favorisé l'épidémie. Nous avons été plusieurs à très mal l’accepter, alors que la réalité leur a donné cruellement raison.

Les équipes qui avaient une tradition de travail institutionnel ont alors réagi, chacune à leur manière en fonction du contexte local qui nous est généralement défavorable.

Je peux témoigner de ce que nous avons mis en place à Reims, mais d'autres équipes comme celle d’Asnières dirigée par Mathieu Bellahsen ont témoigné de créativité par rapport à la catastrophe.

A Reims, nous avons pendant une semaine, continué des réunions d'équipe très productives pour tenter de penser ce qui nous arrivait et surtout mettre en place un dispositif d'aide et d'écoute à l'égard des patients, avec en premier lieu un ravitaillement en nourriture indispensable physiquement et psychiquement pour certains. Nous avons maintenu des visites à domiciles pour les patients en appartement thérapeutique ou en situation de crise grave. Nous avons aussi conservé les consultations de crise et les soins de base au centre Artaud pour les plus fragiles.

Il nous aura d'ailleurs fallu 8 jours pour nous rendre compte que ces réunions étaient dangereuses pour nous, et qu'il allait falloir trouver des moyens nouveaux pour continuer à se parler. 

Grace à des jeunes internes grecs - Anna Paré et Théodore Mystakélis - connaisseurs des réseaux sociaux, nous avons mis en place plusieurs messageries internes à l’équipe, et des réunions par visioconférence que nous n'aurions pas pu imaginer auparavant. Cela a permis de reconstruire un dispositif sur un mode certes virtuel mais qui au bout d'une dizaine de jours a montré son efficacité en réduisant considérablement les forces de désorganisation du Collectif. Nous avons contacté la quasi-totalité des patients pris en charge (près de 250) dans le dispositif ambulatoire, et mis en place plusieurs lignes téléphoniques pour nous rendre disponibles. Nous avons été envahis d'appels pendant une semaine, puis ces appels se sont progressivement réduits. Les patients ont pu vérifier notre présence vivante et écoutante en échangeant souvent des banalités de la vie quotidienne, et l'expérience nouvelle d'un enfermement partagé. Certains parmi les plus lucides l'ont verbalisé, en nous le faisant remarquer avec humour ou ironie : nous faisions nous aussi l'expérience de l'isolement avec eux ! Certains n'ont pas supporté le téléphone, tandis que d'autres peu nombreux ont poursuivi une psychothérapie analytique par téléphone, avec des avancées surprenantes.

Il me faut insister sur cette désorganisation éprouvée psychiquement et physiquement qui m'aura conduit à consacrer l'essentiel de mon énergie à nommer et élaborer cette angoisse de mort, la mettre au travail pour que l'équipe se dégage progressivement de la sidération traumatique.

Il y a eu un moment de vacillement où j'ai même pu penser, ou plutôt éprouver que Thanatos pouvait triompher. Un échange avec M.J. Mondzain m'aura particulièrement aidé : il était nécessaire de traverser cette désorganisation éprouvante, ce chaos avant de pouvoir nous remettre à créer ensemble. L'épidémie pousse, comme tout le monde l'aura ressenti, à l'exact opposé de l'hospitalité que nous mettions en acte, préalable à toute offre transférentielle ; elle pousse au contraire à la xéno/phobie et à l'atomisation. Et aucune doxa, aucune idéologie ne peut nous protéger de cette réversibilité de l'hospitalité, si bien analysée par Derrida.

L'analyse institutionnelle permanente de ce qui se jouait nous aura permis jusqu'à maintenant de réinventer des formes nouvelles, de produire une Gestaltung (cf Oury, Pankow, Maldiney) en soutenant une aporie : se tenir à distance physique les uns des autres, patients comme soignants, tout en créant des regroupements virtuels. Ainsi un journal en ligne a vu le jour ainsi que des réunions par le biais d'applications de visioconférence. Nous allons maintenant proposer des réunions virtuelles aux patients qui le voudront, qui le supporteront. La question de l'image restant encore problématique pour le moment dans la mesure où nous nous adressons à des patients psychotiques qui pour certains connaissent de profondes perturbations de l'image inconsciente du corps. Il s'agit dans cette description d'une réalité qui n'est pas encore affectée par la maladie ou la mort de proches, même si cette hantise plane sur nous.

Étant confiné au centre Artaud, je n'entends parler de l’hôpital que par les échanges avec mes collègues, et en particulier avec Yacine Amhis; et il semble bien que la gravité de la situation ait relativisé un peu la conflictualité permanente que nous connaissions, avec des jeunes soignants se tenant dans  une posture de refus du transfert, voire de la relation thérapeutique...

Il faut aussi évoquer une réalité moins reluisante : la création d'unités COVID dans les établissements psychiatriques, avec la très grande inquiétude verbalisée par nombre de patients : auront-ils droit à être réanimés en cas de saturation des urgences médicales ?

Nous savons que dans ces moments paroxystiques qui se sont produit dans le Grand Est, mais aussi en Italie ou en Espagne, une logique de tri prévaut chez les urgentistes confrontés à des choix dramatiques.

Il va nous falloir insister fortement pour que les patients psychiatriques puissent lorsqu'ils seront atteints par le virus, bénéficier de soins d'égale qualité que tout un chacun. Rien n'est gagné à l'avance tant les processus de ségrégation et de naturalisation de la maladie mentale ont diffusé ces dernières années.

Dans une étrange répétition de l’Histoire, se rejoue "le moment Tosquelles" finement analysé par Pierre Delion dans un petit texte récent : saurons-nous traverser la catastrophe pour nous réinventer, et rester vivants ?