Pandémie au XXI e siècle

 

Aspasie BALI, psychanalyste

 

Lorsque celui qui chemine dans l’obscurité chante,

il nie son anxiété, mais il n’en voit pas pour autant plus clair.

Freud : Inhibition, symptôme, angoisse

 

 

 

 

Vous êtes dans votre espace parisien familier, celui que tous les jours vous empruntez, votre rue si familière avec ses trottoirs, ses passages dits cloutés, ses commerces, son café aux chaises empilées, et même son école. Pourtant un vague trouble vous saisit, vous vous retrouvez comme dans l’espace d’un rêve, dans un espace silencieux et inanimé, où seule la lumière se déplace dessinant des ombres féroces, quelque chose ne colle pas, ne colle pas à votre réalité.  Vous réalisez alors que vous êtes seul à arpenter la rue, pourtant ce n’est même pas le petit matin. Un sentiment vous envahit alors : votre rue est décalée, ou peut-être c’est vous-même qui l’êtes, vous ressentez un léger malaise, vous entrevoyez ce fameux unheimlich freudien, cette fameuse inquiétante étrangeté. C’est ainsi que vous vous retrouvez à arpenter l’espace vide, muet, comme abandonné d’un tableau de Chirico dans lequel vous déambulez.

 

 

Voilà notre quotidien au temps de l‘épidémie de coronavirus où les habitants de la planète se retrouvent confinés, et l’économie à l’arrêt. C’est bien un silence de mort qui s’installe tandis que les informations égrènent quotidiennement leur nombre. Ces morts dont les familles ne peuvent même pas organiser le rituel des obsèques pour tenter de symboliser la perte. Douloureux réveil dans un monde baigné dans le virtuel où la mort, la finitude, sont soigneusement occultées.

 

Que masque ce bout de réel généré par l’effraction du corona virus, ennemi tant énigmatique qu’invisible dans nos vies. Ce virus se transmet de l’animal à l’homme ou est-il la conséquence d’un accident dans un laboratoire chinois ? Il semblerait qu’on ne puisse déterminer son origine avec certitude d’ailleurs à ce sujet l’imaginaire, les fake news, vont bon train. Il ne survit qu’en se faisant parasite de nos corps, en perturbant notre ARN et nous ne possédons pas les anticorps permettant de le neutraliser. Depuis bien longtemps nous imposons notre loi à la nature et nous voici à présent devant un os, un sérieux obstacle : un ennemi irreprésentable nous résiste et nous défie !

 

L’espèce humaine maîtrise la technè, le savoir-faire : elle a réalisé des trouvailles et effectué des avancées spectaculaires améliorant la connaissance du corps, de la planète et de l'univers qui nous entoure, elle a découvert des milliers d’exoplanètes, les chercheurs ont révélé un système stellaire situé à 39 années-lumière de la terre, nous pouvons opérer des modifications génétiques,  découper l’ADN et pourtant nous sommes abasourdis lorsqu’une catastrophe naturelle, une inondation par exemple, une avalanche et à présent une épidémie nous tombe dessus. Impuissants, nous sommes confrontés à un réel qui nous dépasse, nous stupéfait comme si ces événements, c’était il y a bien longtemps ou bien ailleurs, mais ça ne pouvait pas nous arriver à nous, ici et maintenant, en occident.

 

Le discours scientifique est mis en échec, pas de thérapeutique, quelques vaccins en vue. Nous ne savons même pas s’il y a immunité chez les malades considérés comme guéris tandis que d’autres n’en finissent pas de guérir. Etienne Klein, physicien, déclare : Croire savoir alors même qu’on sait ne pas savoir, telle me semble être devenue la véritable pathologie du savoir. (1)

 

Le discours politique est pris en faute, les responsables font circuler des affirmations contradictoires, des injonctions incohérentes, ils n’avaient pas prévu l’arrivée d’une épidémie éventuelle. Le monde politique est pris en flagrant déni malgré les nombreuses alertes qui auraient pu permettre d’anticiper ce qui nous arrive.

Les décisions ont été prises bien tard, le monde politique a occulté la pénurie de lits d’hôpitaux (13.000 lits supprimés en six ans), de masques, de machines respiratoires, de tests… Au fil des années, bien des hôpitaux ont été fermés afin de répondre aux impératifs libéraux, on a diminué sans cesse les moyens attribués à l’hôpital public et à la Sécurité sociale, pour, peut-être finir par céder la place un jour aux acteurs du privés, pour qui la santé constituerait un marché lucratif, détruisant ainsi un des meilleurs systèmes de santé qui a fait ses preuves, entrainant la vulnérabilité du modèle social ! L’hôpital est appréhendé dorénavant comme une entreprise à gérer. Pendant ce temps les laboratoires pharmaceutiques prospèrent au-dessus des lois et imposent leur diktat sur le prix des médicaments.

Le sentiment de défiance et d’impuissance est entretenu par les pouvoirs publics qui décident pour la population sans concertation, sans recourt au collectif, sans débat citoyen et démocratique, l’infantilisant, ne lui accordant aucun pouvoir de réflexion.

Pendant une pandémie, le péril est véhiculé par l’autre à l’égard duquel nous développons de la défiance, l’autre est potentiellement dangereux porteur de mort, il peut contaminer, il ne faut pas l’approcher, pas le toucher, on s’isole, ferme les frontières. Notre propre corps peut devenir lui-même autre et nous trahir ou infecter nos proches. Prenons garde aux boucs émissaires éventuels, à la haine que les épidémies suscitent d’ordinaire : les étrangers, les pauvres, nous assistons à une montée des xénophobies, de l’antisémitisme et des nationalismes…

Le choix des signifiants utilisés au cours de cette crise sanitaire n’est pas non plus anodin : le couvre-feu rappelle l’occupation, les gestes barrière, la distanciation sociale, projettent une actualité anxiogène qui active la défiance et ne peut qu’amplifier l’angoisse en laissant planer la menace. Ce vocabulaire fragilise encore davantage les liens sociaux, les liens familiaux…. Il faut sauver les corps, certes mais également ce qui est primordial pour nous, êtres parlants, à savoir le lien à l’autre et à la culture (βίος : la vie en tant que mode de vie en grec). La culture est mise à l’écart, pourtant elle participe du lien social et du collectif, elle pourrait nous aider à traverser l’épreuve !

Et puis il y a les embrouilles entre les générations, les plus âgés étant les plus vulnérables, ils ont été ostracisés sans égards, sans prendre en compte les conséquences psychiques de leur isolement, tandis que les jeunes, les enfants sont devenus potentiellement dangereux. Les jeunes voient leurs études, leur avenir compromis et rejoignent bien souvent le rang des précaires, l’épidémie aggrave la situation des plus exclus.

La pandémie nous rappelle que la vie ne va pas sans risques. Chacun l’appréhende selon son fantasme, sa subjectivité, son histoire, à chacun son épidémie en quelque sorte, ainsi cette patiente avoue se sentir mieux car à présent, dira-t-elle, le dehors reflète enfin son malêtre intérieur.

La sidération dans laquelle la pandémie, durant le premier confinement, a plongé la population, et son absence de sens fait écho à notre condition d’être parlant liée à la précarité et à la détresse initiale de nos existences ainsi qu’aux traumatismes vécus et aux fantasmes. Il s’agit ici d’un trauma collectif vécu de façon, bien sûr singulière par chacun, l’instance du réel nous tombe dessus en temps de catastrophe. Une situation est traumatique lorsque le sujet, pris au dépourvu, se retrouve sans recours, sans ressource, face à un événement soudain, à l’intrusion d’un réel en excès auquel il ne peut attribuer de sens, une épidémie relève du hors sens.

Cette effraction, cet affleurement du réel qui produit effroi et détresse peut avoir diverses origines : catastrophes naturelles, accident, rencontre avec la jouissance de l’Autre…Un traumatisme peut en cacher un autre, la présence du danger de mort peut éveiller des épisodes passés de son histoire, et nous assistons alors à la reviviscence du trauma, c’est ce que nous montre la clinique.

Le confinement peut susciter des conflits, des violences conjugales ou familiales, des séparations, peut produire l’apparition de tendances dépressives pour certains, liées à la peur de la contamination, de la mort, peur de perdre ses proches, de perdre son travail, de sombrer dans la pauvreté. Des personnes isolées sont confrontées au désespoir en l’absence de paroles, en l’absence des autres, l’absence d’autres corps devient douloureuse malgré les nouvelles technologies qui permettent, bien heureusement, de prendre des nouvelles les uns des autres, d’instaurer des échanges. Face au danger, au tragique de l’existence, certains se réfugient dans le déni, la provocation en faisant comme si de rien n’était, recourant à la théorie du complot, et puis, il y a ceux qui sont dans la création pour qui le confinement ne change, en fait, pas grand-chose !

La psychanalyse peut permettre d’inscrire un évènement dans une histoire particulière, de subjectiver le trauma, de tenter d’imaginariser ce réel, ce trou, de le border, d’ouvrir des possibles pour le patient.

A son origine la psychanalyse a abordé la question du réel par le biais du trauma. Le réel de la psychanalyse est noué boroméennement avec l’imaginaire et le symbolique, c’est pourquoi la psychanalyse peut être un recours. Elle peut jouer du nouage, grâce à l’association libre, en prenant en compte la dimension inconsciente, pour subjectiver le réel. La psychanalyse, pratique hors norme, avec son éthique, a toute légitimité pour accompagner cet impossible à supporter du temps de pandémie, elle peut permettre au patient d’humaniser un peu l’épreuve, le langage mange le réel (4), dit Lacan. La psychanalyse enfin peut permettre d’ouvrir de nouveaux possibles, et de contribuer à la lecture des évènements.

 

 

N’oublions pas également que l’épidémie est au cœur de l’enseignement freudien : c’est au moment où la peste, sévit à Athènes que Sophocle écrit sa tragédie d’Œdipe roi. Pour Freud cette tragédie est comparable au déroulement d’une cure analytique, il montre comment la tragédie correspond à la scène inconsciente, il est question du malheur de la condition humaine provoqué par l’épidémie et on cherche la réponse à l’énigme : qui porte la responsabilité de cette catastrophe ? Pour les anciens grecs il faut un responsable qui, exclu de la communauté, emportera avec lui les souillures de la cité.

L’oracle de Delphes déclare que la malédiction cessera que lorsque le meurtrier du roi Laïos sera puni. Lorsque l’inceste et le parricide sont mis en acte, bien « qu’inconsciemment », la calamité s’abat sur les hommes.

 

La stérilité frappe la nature, les animaux et les hommes, l’extinction de la vie est en jeu, les anciens avaient recours aux mythes pour donner du sens au fléau, au   réel.

Oedipe occupe la fonction de pharmakos (φαρμακός) : il est celui par qui le malheur arrive et tout à la fois celui qui en débarrassera la cité.

 

Et nous, ceux d’aujourd’hui, sortirons-nous indemnes de cette crise sanitaire, sociale et économique, quel sens serions-nous tentés de lui donner, un sens lié à nos excès, à nos démesures (ὕϐρις) peut-être ?

 

Nous vivons à une époque, qui laisse carte blanche aux experts, aux gestionnaires, au managment et à l’évaluation, à une époque où nous sommes soumis à la logique du discours capitaliste, à une logique marchande et financière qui comptabilise et rentabilise plutôt que de se préoccuper de solidarité, de soin, de la vie en quelque sorte, c’est en cela que cette crise est révélatrice. 

Lacan précisait que ce qui distingue le discours du capitalisme, c’est le rejet (verwerfung) en dehors de tous les champs du symbolique, avec comme conséquence, le rejet de la castration (3)

Alors comment notre toute puissance se manifeste-t-elle aujourd’hui ?

 

Pour un temps, en cela exceptionnel, la pandémie a pour conséquence que la vie nue, la vie biologique (ζωή), prenne le pas sur l’économie.  Quels changements produira cette traversée ? La catastrophe que nous vivons sera-t-elle la cause d’une crise économique mondiale épouvantable qui fragilisera encore plus les plus précaires (on trouve d’ailleurs dans les textes en ancien grec deux mots homophones souvent associés : λοιμός, peste et λιμός, famine), ou l’opportunité d’une transformation, ou encore les deux ? Nos libertés seront-elles restreintes, serons-nous confrontés à une régression sociale ? Nous assistons à une pause de l’hyperconsommation, catastrophe économique ou opportunité d’un changement ?

La pandémie nous amène à penser en termes de famille mais aussi en termes de destin commun, de collectif, tous les humains sont concernés par ce qui arrive. Retrouverons-nous à cette occasion le sens de la tragédie ? Quelles transformations produira cette traversée ? Produira-t-elle un changement de discours ?

La démocratie prendra-t-elle le dessus ou assisterons-nous à des replis nationaux ?

Repenserons-nous notre relation à la croissance, à la mondialisation, à l’inégalité de plus en plus criante, à l’exclusion des plus pauvres ? Remanierons-nous nos liens à la nature, au vivant ?

Cette crise touche autant le sujet que le collectif. Que se passera-t-il avec les liens sociaux si malmenés, si fragilisés, serons-nous capables de les réinventer ou bien retrouverons-nous du même, voire du pire et nous oublierons, nous refoulerons à nouveau ? Eros et thanatos, la pulsion de vie et la pulsion de mort cheminent ensemble, c’est ce que Freud a dévoilé.

 

Les liens amoureux, amicaux, familiaux, et professionnels sont certes un recours, néanmoins il faut également puiser dans ses propres ressources créatives, et faire appel au collectif, au partage, à la solidarité, au souci de l’autre, inventer de nouvelles façons de vivre ensemble pour tenir sur la durée. Réfléchir collectivement, résister aussi grâce à la culture, à la pensée, à la poésie pour soutenir la pulsion de vie et empêcher le monde de se défaire, comme disait Camus.

 

Enfin, durant ce deuxième confinement, l’ampleur de la souffrance psychique est plus considérable que lors du premier confinement, tant pour les adultes que pour les enfants et les adolescents. Ce confinement nous plonge dans un autre temps : celui du danger imminent, du présent immédiat, au jour le jour, nous sommes dans l’impossibilité de nous projeter dans des projets, dans l’avenir… nous sommes en quelque sorte en panne d’avenir. En même temps, ce confinement qui se réitère apparaît sans fin. La pulsion de mort est à l’œuvre :  les symptômes, sentiments de persécution, les angoisses, les phobies, les insomnies, les addictions se multiplient, liés aux incertitudes dans lesquelles nous vivons. La santé mentale se dégrade, certains perdent leurs repères avec la réalité. La consommation d’antidépresseurs a augmenté de 20% tandis que les services de psychiatrie et de soin ont été réduits à peau de chagrin au fil des années, les plannings sont saturés alors que les demandes d’hospitalisation et de prises en charge explosent !

 

La mobilisation, la participation et l’engagement de tous s’avère nécessaire et précieux par ces temps difficiles pour préserver le débat démocratique, ouvrir de nouvelles voies, accueillir, appréhender la souffrance psychique. Chacun de sa place, professionnels de la relation, du soin, de la santé et du social : soignants, travailleurs sociaux, éducateurs, psychologues, enseignants… sont présents, face aux épreuves subies par la cité. Nous partageons avec les patients, avec les « usagers » ce temps de pandémie, nous vivons la situation paradoxale de traverser en même temps qu’eux les mêmes dangers et le même confinement. Nous constatons dans les supervisions combien les professionnels, si peu reconnus, sont mis à rude épreuve, confrontés au désarroi, à l’angoisse et parfois à la violence de la population, c’est pourquoi il est si important de continuer à échanger afin de pouvoir tenir et préserver le sens de nos pratiques.

A chacun de nous, d’apprendre et d’inventer face à cet iné-dit pour maintenir les liens ... Il s’agit d’innover notre façon de faire avec chacun … pour tenter de produire du nouveau, que cette crise soit malgré tout l’opportunité de repenser notre clinique, notre pratique. Renouveler sa pratique pour poursuivre le travail, soutenir notamment les liens sociaux qui se délitent et les plus éprouvés.

À nous d’essayer d’apprivoiser cet impossible à supporter, de tenter de le border, de l’humaniser, aussi prenons-nous part, chacun de notre place, au soutien de la pulsion de vie, au soutien d’une parole porteuse de ce désir dont Freud disait qu’il est indestructible, et qui porte au-delà de l’épreuve que nous traversons !

 

 

 (1) Etienne Klein, physicien : Je ne suis pas médecin, mais je…éd Tract Gallimard mars 2020)

 (2) J Lacan : Séminaire du 11 mars 1975

 (3) J. Lacan : Séminaire du 6 janvier 1972

 (4) J. Lacan : Le synthôme