A quoi référer l’ampleur de cette attaque actuelle de notre vie psychique ?

Liliane IRZENSKI, pédopsychiatre

Le caractère global de cette pandémie inédite vient révéler « tambour battant », avec pertes et fracas combien la question (qui, selon Blanchot, est le désir de la pensée) n’est plus à l’ordre du jour. Tant d’écrivains, poètes ou artistes, de chercheurs philosophes, psychanalystes, historiens ou scientifiques, nous ont déjà alertés de l’imminence d’un désastre !

Pourquoi ce qui hisse la culture au sommet de notre puissance de pensée semble-t-il avoir si peu d’incidence sur ceux–là mêmes qui prétendent représenter la société ? Pourquoi encouragent-ils sans limite ces fabriques de « bombes » lancées tous azimuts par la mondialisation du système économique capitaliste qui conduit notre monde vers des destructions en abîme ?

Bien au-delà des envolées lyriques de leurs discours mystificateurs, les gouvernants portent atteinte par leurs amalgames et leur camouflage verbeux, aux processus de subjectivation et de socialisation, de nous tous mais en premier lieu aux enfants qui représentent notre « à-venir ».

La remise en question des dogmes libéraux qui ont laminé les champs de la santé et de l’éducation est interdite. Les politiques qui gouvernent en serviteurs zélés sont aliénés par ce « système automate » auto-dévorateur. Leur folie normative ne régule en rien leurs stratégies guerrières et meurtrières. Nous vivons les scénographies délirantes d’un pouvoir politique en manque de légitimité populaire, d’où la dimension humaine se trouve une fois encore pulvérisée pour le plus grand profit d’un capitalisme assassin. They don’t care ! Certes, que l’altérité et l’accès au principe de réalité soient forclos chez ces officiants n’est pas nouveau. L’Etat au service de la classe possédante des moyens de production a toujours eu pour fonction de réguler l’exploitation et la domination les classes sociales laborieuses.

Mais comment ne pas se réveiller quand l’omnipotence technocratique, qui s’exerce sur tous les métiers et dans tous les lieux de travail ou d’apprentissage, implique une obéissance (inconditionnelle ?) aux outils numériques ? L’instauration de ces nouvelles modalités bureaucratiques de gestion prend aujourd’hui une envergure démesurée et asphyxiante. Imposées sans aucun débat, Ces mesures entravent à présent radicalement le rapport au politique et la transmission de tous les savoirs. Elles les pervertissent et contaminent grandement l’élaboration de la pensée, notre capacité à tisser des liens et même notre joie de vivre. Cette technostructure soutient une logique de mise à mort du vivant et du langage dont nous subissons tous et chacun, petits et grands, l’impact excessivement éprouvant et anxiogène par trop de mépris ou d’indifférence.

Notre ouverture aux autres est saturée par ce jargon économique. Avec ses index, ses pourcentages, ses courbes et tous ces chiffres qui imprègnent notre vie quotidienne, les technocrates ne nous « calculent » pas. Leurs directives autoritaires n’ont pas de destinataire particulier, sinon celui de leur autosuffisance au nom d’un progrès ou d’une croissance improbable compte tenu de cette gestion folle qui détruit nos liens sociaux, effracte nos vies et détruit notre planète. Ces gestionnaires sont pénétrés par leur sentiment d’infaillibilité ou de supériorité et leurs croyances infondées, leurs menaces permanentes en tout genre ou leurs diktats absurdes si tristement bêtes, attaquent notre capacité de jugement et nuisent à notre équilibre, pour le moins difficile à maintenir. Leur aliénation au système capitaliste, qu’ils ont choisi de servir envers et contre toutes les voix qui se sont élevées pour dire « Nous n’en pouvons plus du monde que vous construisez sans nous », fomente les ravages que nous connaissons et fabrique les grands malheurs que nous subissons.

Pourquoi ce vague sentiment qu’ils veulent nous faire communier dans cette passion triste qu’est le culte de la mort ? Pourquoi pensent-ils tellement à la mort puisqu’elle pense à eux ? Cette intonation arrogante dans leurs voix, faussement assurée d’avoir raison pour nous faire croire qu’ils sont forts comme des cowboys, ne nous fait-elle pas suffisamment entendre leur duplicité ? Sommes-nous leurs Indiens ? N’ont-ils pas tellement besoin de nous pour exister narcissiquement et faire marcher ce qui les machine ? Selon G. Deleuze, « le tyran n’a qu’une possibilité : celle de nous affliger » ; si nous sommes affligés, seront nous pour autant des vaincus ?

Il s’agit dans ce contexte économique délétère qui affirme, pour nous mettre au pas, sa volonté d’emprise ou de vampirisation de nos espaces intimes, de penser aussi au devenir des enfants. Vont-ils pouvoir continuer à jouer aux cowboys et aux indiens mais aussi avec la langue pour construire le rapport intérieur à leur agressivité autant qu’à celui de l’altérité ? Ou tout bonnement vont-ils pouvoir continuer à jouer avec insouciance quand le modèle des adultes qui tiennent les rênes du Pouvoir se veut totalitaire et se joue d’eux et de leur famille, si sauvagement ?

« Les femmes ne mettent pas au monde des cerveaux » que nous sachions ! Pour que la vie s’accroche à l’enfant et lui à la vie, il a fondamentalement besoin d’un autre bienveillant, doué d’une parole à lui adresser, tant sa détresse est grande dans ses premières années. Si la pandémie devient l’alibi actuel pour que les petits accueillis en crèche ou en « maisons vertes » ne soient plus pris dans des bras secourables ni qu’ils n’aient plus pour se repérer dans leur rapport à l’autre, les expressions des visages attentifs, si les parents maltraités dans leur travail n’ont plus de disponibilité tant ils sont fatigués, alors que devient le « Nebenmensch» ? Cette figure de soutien indispensable, conçue par Freud pour que la vie ait une chance de se construire au fil du temps, se trouve ainsi mise à mal. Le téléphone portable serait-il en passe de devenir cet ersatz du Holding winnicottien ? Et quand des enfants en CP nous disent que « le masque empêche de parler », et de sourire, ou quand, à 9 ou 10 ans, certains peuvent rester en garde à vue pendant 8 heures dans un commissariat de police, ne sommes-nous pas autorisés à nous demander, si, comme l’écrit Beckett, « rien ne prouve un enfant et pourtant un enfant », alors que devient le temps de l’enfance ? La répudiation de l’Etat providence, qui devait prendre soin des plus démunis, ne viendrait-elle pas faire écho, en sourdine à ce rejet fulgurant de cette dépendance première du petit humain à un autre primordial ? Difficile de ne pas supposer que le diktat princeps, orchestré par cette technostructure, qui voudrait que chacun se « démerde » seul, n’atteigne pas aussi les petits, par voix interposées... Soulignons la portée itérative de ce diktat pour entendre « la précarité grandissante de l’ordre langagier dans nos sociétés ».

Nous nous référons ici à l’œuvre magistrale de Pierre Legendre qui écrit « le Monde n’est pas donné à l’homme si ce n’est par le langage qui le sépare des choses et le divise lui-même. Or l’objectivisme calculateur, aujourd’hui dominant, porté par la techno-science-économie sert d’écran à la peur de penser ». La Novlangue inventée par Orwell traite le discours comme fabrication d’un produit. La COM’ ultralibérale s’attaque au sens des mots au point que nous ne pouvons plus distinguer le vrai du faux ; nous sommes tous touchés par cette nouvelle modélisation gestaltiste du langage qui vise à en neutraliser les différents registres. Des parents viennent nous dire qu’ils ne « gèrent » plus leur enfant ou leur vie.

La gestion a pris le pas sur l’éducation et le soin, et engendre cette perte des repères qui affecte l’ordre généalogique ou l’institution symbolique de la filiation et des différences.

Les paroles nous fabriquent ; notre rapport aux autres dépend de cet ancrage symbolique : le mot n’est pas la chose. Lacan : « le mot est le meurtre de la chose », ou comme le disait l’artiste D. Mesguish dans son Hamlet, « le mot est la mort sans en avoir l’R ». Cette conceptualisation de la dimension symbolique fait entendre les deux axes qui orientent les forces pulsionnelles de mort qui nous habitent tous. Soit nous pouvons opter, en prenant appui dans la langue, pour un effort de traduction permanent qui ouvre sur une infinité de possibles et donne cours au déploiement de notre vie imaginaire ; nous offrons ainsi à notre scène discursive les jeux de langage qui construisent rencontres et dialogues, théories, œuvres d’art et savoirs. Soit les mots se soustraient de leur insertion symbolique et la destructivité pulsionnelle s’extériorise alors dans le Réel en attaquant la vie sous toutes ses formes. Les guerres ne sont plus seules à attester de cette déliaison qui défait le langage, puisqu’à présent, c’est aussi la fonction instituant la parole qui est meurtrie dans la logique syntaxique du langage. Les effets de cette transformation pragmatique du langage privilégient sa part instrumentale à des fins productivistes et fabriquent ainsi des subjectivités éteintes. L’utilisation effrénée des outils numériques va dans le même sens que cette perversité de la langue. Ces torsions de la langue (contre-sens, inversions, escamotages, contradictions, dénégations, simplifications, ces tropes ou ces tournures des discours martiaux (militarisés ?) transforment le « noyau langagier » et affectent les parents, donc leurs enfants. Nous assistons à cette « normalisation comptable », où la gestion tient lieu de lien social et le calcul de questionnement.

Cette langue du capitalisme néolibéral (LCN) qui « machine » notre monde et nos rapports les uns aux autres, « inscrit en creux, à même la langue, toutes les connexions sémantiques de l’économie technocratique d’un tout autre ordre que celui de ce que parler veut dire ». Cette LCN, comme l’a conceptualisée avec tant de justesse Sandra Lucbert dans son texte remarquable « Personne ne sort les fusils », cette langue détraquée « fait venir avec elle le monde dans lequel nous vivons ». Et pourtant…, qui n’a pas lu 1984 (qui devait s’appeler « la destruction ou le dernier homme ») ? Le rêve socialiste d’Orwell, qui combattait auprès des forces révolutionnaires espagnoles en 1936, s’est effondré quand il eut connaissance des mensonges de la presse stalinienne : langage vidé de son sens, mots remplacés par le contraire de ce qu’ils voulaient dire, « L’ignorance est la force, la liberté c’est l’esclavage ». Dans sa fiction, il inventa un ministère chargé de tronquer la vérité des faits. Aujourd’hui, la technostructure qui supervise la globalisation du monde pervertit l’enjeu politique qui devrait préserver un rapport honnête à la parole. « Nous sommes en droit de nous demander si ce qui nous est montré nous donne la parole ou nous l’enlève ». Aujourd’hui, quand notre gouvernant en chef peut dire ou écrire : « Le combat de notre génération en Europe, ce sera un combat pour nos libertés » ou « Défendre les Lumières contre l’obscurantisme » ou « On sait bien que la diminution des libertés de tous et de la dignité de chaque citoyen n’a jamais provoqué nulle part d’accroissement de la sécurité », nous sommes en droit de dénoncer cette parodie, compte tenu de l’effritement de l’édifice légal de nos libertés. Car même s’il fut bien rare, dans l’Histoire, que les gouvernements aient eu le souci des autres, il semblerait à présent, compte-tenu de la prégnance du numérique et de cette fascination pour l’Intelligence artificielle, qu’il ne soit plus question qu’il ait les autres-pour-de-vrai ni d’autres alternatives à élaborer. La contamination incessante par ce verbiage économique et ses mécanismes de propagande hyper-médiatisés, se surajoutant à une surveillance invisible avec ses modalités de traçage ou de reconnaissance faciale, comme il en existe à Nice et à Marseille, ses renforcements de contrôle et de censure et les « bonnes recommandations » de la Haute Autorité de Santé, instaurent un discours hégémonique sans frontière, hors des réalités sociales et des pratiques de terrain. Ce sont autant d’avatars pour que nous réalisions qu’il y a urgence à penser ce qu’il advient quand il nous est prescrit de servir et de garantir « le flux » !

Allons-nous faire perdre aux enfants notre rapport à ce que parler veut dire en acquiesçant à ces discours qui prétendent connaître, le bon ou l’essentiel et opèrent le contraire ? Allons-nous encore supporter l’ignominie de ce tri des Humains – entre « les incasables », les « inutiles », « les incurables » « les gens de rien » et ceux « qui méritent » ? Ce maniement de la langue nourri par l’apologie du management et de la rentabilité piège notre lucidité et notre combativité car il ment, falsifie, pulvérise des promesses qui se jouent de nos peurs ancestrales et de nos croyances… peut-être en un bon père ? Il conforte notre méfiance et notre résignation en servitude volontaire plutôt que d’avoir à penser qu’ils nous trompent en attaquant précisément là où consiste notre difficulté première à savoir : prendre soin des autres sans s’effacer.

Si la langue est bien « le don de ce lieu AUTRE où je construis la place qui me détermine comme sujet », si « la communauté humaine s’instaure par le langage », quel usage de son pouvoir mémorial faudrait-il concevoir collectivement pour que la parole rende encore possible une vie-en-commun ? Pour qu’elle ne soit pas dévoyée ni réduite au silence par cette virtualisation du monde ou cette numérisation de notre sociabilité ? N’est-ce pas toujours un malheur d’avoir été entravé pour conquérir la possibilité de penser aux autres, de penser les autres en-soi ? De n’avoir pas pu accéder ni tenir la hauteur qu’offre le langage comme médiation symbolique, fondatrice du rapport à l’altérité ? En réprimant ou en saturant violemment l’espace tiers ou l’écart nécessaire aux échanges de paroles et d’idées, en neutralisant ainsi tout jaillissement d’une pensée critique ou du poème ou du comportement enfantin, la gestion technocratique cherche à occuper l’espace vide que requiert l’engagement dans sa parole. Quel impact ceux qui nous dirigent ainsi ont-ils sur la fonction éducative et soignante des parents, des grands-parents, des soignants et des enseignants, quand il s’agit de prendre soin de l’enfant ou de l’Enfance de notre humanité ?

Trop nombreux ont été et sont les enfants, depuis près de 20 ans, à subir dès leur plus jeune âge une assignation abusive féroce : celle d’un étiquetage de handicapé qui permet de ne pas chercher à entendre, à accompagner, à refaire exister ce Nebenmesch dans le prendre soin. L’étiquetage des « décrocheurs » qui errent par carence d’une authentique accroche donnée en est une figure. Car pour arriver à penser - que ce soit les pensées éveillées ou celles de la nuit - il faut avoir pu construire en soi un espace intérieur, une surface d’inscription autant qu’avoir eu la chance de rencontrer l’écoute d’un autre. Or ces enfants stigmatisés, tout tendus qu’ils sont vers le visage des adultes, subissent, d’autant plus avec ces nouvelles technologies, la virulence de l’impensé des pulsions de meurtre au travers de ces images de mots d’une langue totalitaire détachée de la réalité de l’Autre et du vrai ; ils en sont humiliés et désorientés. Si le lien social ne s’instaure que de la façon dont se situe et s’inscrit dans l’être parlant le langage, avec ses constellations de failles, alors cette délinquance faite au langage par les discours gestionnaires en prise directe avec les nouvelles technologies détruit la construction de l’espace psychique et mène à de nouvelles formes d’effacement ou d’incarcération de l’esprit et des corps, au profit de l’idéal sauvage et rationnel du capitalisme. « Cheminer dans l’épaisseur orale de la langue » devient une gageure car nous savons tous qu’entendre « mal nommer un objet ajoute aux malheurs du monde », et plus gravement à celui des enfants.

Ne nous laissons pas tomber ! Ne reproduisons pas sur les enfants l’offense qui nous est faite. Allons-nous nous laisser condamner à devoir vivre, travailler, être soignés ou enseignés, seuls dans nos logis devant nos écrans ? Même si les médias relaient abusivement à grand renfort d’experts autoproclamés, ces informations qui ne sont que des commandements (cf G. Deleuze), nous pouvons leur résister si nous décidons de quitter nos assignations à demeure. M. Foucault, en 1974, épinglait cette falsification du langage dans la catégorie du grotesque ou de l’ubuesque. « Le grotesque, c’est l’un des procédés essentiels à la souveraineté arbitraire. Mais vous savez aussi que le grotesque, c’est un procédé inhérent à la bureaucratie appliquée. Que la machine administrative, avec ses effets de pouvoir incontournables, passe par le fonctionnaire médiocre, nul, imbécile, pelliculaire, ridicule, râpé, pauvre, impuissant, tout ça a été l’un des traits essentiels des grandes bureaucraties occidentales, depuis le XIXe siècle. Leurs technologies visent à transformer les individus, et cette émergence du pouvoir de normalisation a étendu sa souveraineté dans notre société ».

Si nous n’inventons pas d’autres « champs du signe », que nous faut-il encore supporter pour retrouver ensemble notre potentiel créatif, inventif : révolutionnaire ? Aurons-nous assez de courage pour migrer de nos zones de déterritorialisation et surmonter puis enrayer l’indigence dans laquelle nous nous éprouvons abandonnés, niés ou trahis ? Aurions-nous moins de courage que ces hommes et ces femmes, qualifiés de « profiteurs », qui, en quittant leur pays, migrent et se séparent de tous leurs repères culturels et affectifs ? Eux qui perdent tant pour soutenir leur désir de vivre, ne nous transmettent-ils pas de façon indéniable qu’il existe en chacun, cette force désirante qui consiste à risquer sa vie pour ne pas se soumettre ou être soumis ?

Aucun chiffre, aucune machine, rien ne prouve et ne prouvera la réalité invisible de la vie de l’inconscient. Pourtant nous savons tous, Petits et Grands, qu’il nous faut sauvegarder cette réalité psychique et langagière, bien encore vivante, qui en sait long sur les rapports de pouvoir pervertis. Car « l’inconscient est politique » et il préside au lien social.

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