Changement des liens sociaux, quelques  conséquences

 

                                                          Aspasie BALI, psychanalyste

 

 

 

 

Chaque sujet est singulier,  il va moduler à sa manière son entrée dans le langage et accepter la perte de jouissance corporelle qui en découle.
Le social, présent d’emblée dans le paysage humain, va se renforcer avec la fréquentation des lieux d’apprentissage : la crèche, l’école puis le travail…

M. J. Sauret précise que  le lien social  n’est pas le lien de chacun avec chacun mais le lien de chacun avec le lien lui-même  (1). Le lien social est ce qui permet au singulier propre à  chacun de rejoindre ce qui est commun au collectif pour pouvoir vivre ensemble.

Freud, dans Malaise dans la civilisation, qualifie « le remplacement de la puissance de l’individu par celle de la communauté » comme « le pas culturel décisif ».

Pour maintenir la cohésion sociale dont nous avons héritée, la société demande au sujet de se soumettre au collectif et pour cela de renoncer  à une part de sa vie pulsionnelle : à une partie de son agressivité et de sa sexualité, de les sublimer ; il est, toutefois impossible de faire taire totalement la pulsion, ce processus crée une tension entre le singulier du sujet, son mode de jouissance et l’attente du collectif. Cette tension, ce malaise, comme le nomme Freud, va produire des symptômes propres à chaque sujet mais afférents  au discours dominant.

 

Liens sociaux, quels changements ?


Le lien social c’est le discours, disait Lacan (2), il change au cours de l’histoire  auparavant, du temps de la religion, il s’organisait, autour de la croyance, du rituel, sur les liens  hiérarchiques et d’exception : dieu, le roi, en un mot  le patriarcat. Ce discours indiquait la différence des places générationnelles et sexuelles. Puis ce monde a été bouleversé,  l’avènement  du discours de la science imbriqué au discours capitaliste a pour effet de modifier les   traditions, les liens  hiérarchiques, l’autorité,  il entraine le discrédit de l’autorité patriarcale telle que nous la connaissions,  la place d’exception  qui organisait la société d’hier a été entamée.

Pour J.P. Lebrun (3) le fonctionnement collectif  s'est émancipé de la référence à une position d'extériorité ou de transcendance, signant ainsi ce que d'aucuns ont appelé "l'acte de décès d'une société hiérarchique",  la différence de place elle-même  apparaît dès lors comme  discutable, le monde est devenu horizontal.

Les relations entre les sujets  sont moins fédérées par un Autre associé aux idéaux, les idéaux qui permettent à un sujet de s’identifier aux autres et de s’inscrire dans un collectif. Les anciens idéaux ont chuté et la question du sens de la vie, fragilisée,  reste en plan.

 

La prééminence de ce que Lacan nomme le discours capitaliste  détermine à présent notre façon de vivre ensemble. Le discours scientifique, associé au libéralisme et au marché,  se transforme en scientisme et réduit notre  réalité à sa dimension  économique.  La loi du marché  prédomine, on recourt à la technoscience  pour tenter de résoudre les problèmes et pour produire toujours plus d’objets censés compléter le sujet, comme si seul le marché  pouvait encore faire rêver !

La crise  actuelle du capitalisme mondialisé et financiarisé est plus qu’une simple crise économique,  elle touche dorénavant tous les aspects de l’existence.

 

 Discours dominant régit par un idéal infaillible : le chiffre

 

Les chiffres,  nous ont permis d’explorer le monde,  et l’univers… ils sont utilisés aujourd’hui  à des fins  normatives -

N’est réel, à présent, que ce qui est chiffrable : le temps et l’argent prioritairement !

On parle  de ressources humaines comme on parlerait de ressources naturelles ou minérales…. C’est ainsi que la politique gestionnaire conduit à l’hôpital-entreprise et notamment au démantèlement du service public aux dépens des moyens humains qui seraient pourtant si nécessaires !

Nous avons délégué l’autorité aux chiffres et aux machines qui nous indiquent désormais la marche à suivre : références aux algorithmes, aux statistiques, à l’évaluation,  les machines réalisent des synthèses plus rapidement que nous et en tirent des conclusions…le monde serait censé devenir ainsi prévisible !

Cette délégation permet  certains bénéfices secondaires,   les êtres humains sont censés ainsi faire  l’économie du temps, de la réflexion, du doute, du choix, voire de l’angoisse ?

Cette idéologie qui se réclame de la certitude entraine le discrédit de la psychanalyse qui est une pratique de parole, introduisant une autre temporalité, le concept d’inconscient et  qui considère le sujet comme divisé et  traversé par des désirs contradictoires.

 

Dans ce contexte la parole  perd  de son crédit. Nous assistons au changement de son statut, elle est disqualifiée, comme si elle n’était que du vent, on parle de technique de communication, les mots et les actes ne sont plus en phase : les mots ont perdu  leur consistance. Ils engagent de moins en moins. Les mensonges du monde politique ont provoqué des guerres, sans parler de la fraude  fiscale qui a pour effet d’augmenter le désintérêt ou la colère des citoyens et de créer un fossé entre eux et leurs représentants - jusqu’aux scientifiques qui falsifient de plus en plus leurs résultats afin d’afficher davantage de performances. La parole perd de sa crédibilité, et par conséquent les liens sociaux s’effilochent. Sans compter les laisser pour compte  en panne de parole !

 

Actualités

 

La société actuelle incite à mettre de côté la culpabilité et la dette. Le marché et ses mirages de satisfaction tendent  à réduire les renoncements exigés par la civilisation.

Ces transformations ont des effets sur la subjectivité contemporaine et donc sur la jouissance et les symptômes.

La consommation  pousse  à satisfaire les pulsions, pousse à la jouissance immédiate, (le capitalisme dénie la perte irrémédiable de la jouissance première), elle pousse par ailleurs à la fuite dans le divertissement et la réalité augmentée, à l’agir immédiat de la pulsion. On ne prend  pas  le temps nécessaire qui permettrait de  passer de la pulsion au désir.

C’est aux objets de la production, disait Lacan, beaucoup plus qu’au maître, que les sujets devraient demander compte de l’exploitation qu’ils subissent. (4)

Ces objets auxquels nous nous  aliénons d’ailleurs avec une singulière docilité d’où la notion de prolétaires généralisés évoquée par J. Lacan (ce discours ne fait pas  lien).

Le capitalisme contemporain produit un individualisme forcené. L’individualisme se manifeste de multiples façons, de la crise de la solidarité sociale (le monde daté du 31 octobre titrait : « Le rejet du pauvre s’exprime plus ouvertement aujourd’hui ») à la prolifération des  selfies mis en ligne…

Le sujet est isolé dans sa  jouissance, un par un, il s’agit de se faire plaisir et d’appliquer un programme hédoniste, c’est ainsi que la jouissance a pris le pas sur les idéaux.

Pour R. Gori, la conception moderne du bonheur est déconnectée de tout souci de perfectionnement… Le bonheur, dit-il, c’est aussi la possibilité de partager avec l’autre, pour construire ensemble un espace de décision.

 Le sujet contemporain est addict à ses  nouveaux objets technologiques. Il reste connecté 24 heures sur 24, reçoit des sollicitations incessantes, il est exposé à un déluge numérique et passe d’un appareil à l’autre dans une course  à l’instantané – (voir dans les salles d’attente des gares des aéroports, des médecins…), aux nouvelles à ne pas manquer - nous échangeons à travers le monde quelques 150 milliards de mails par jour.

De nouvelles chaines se forment,  des chaînes virtuelles, telles que  Snapchat ou Twitter, linkedln qui multiplient les relations, mais comme disait un patient : j’ai 72 amis sur facebook  mais  personne sur qui compter !

La réalité augmentée prend place comme pour ces cent millions de personnes, à travers le monde, parties à la chasse aux pokémons l’été dernier,  des alliances temporaires se forment  pour un bref moment de partage ludique !

L’industrie du numérique et du divertissement,  nous conforte dans la servitude à laquelle nous nous soumettons bien volontiers et  qui nous dessaisit de la pensée. 

Nos corps sont normalisées, surveillées par des objets connectés  qui mesurent nos pulsations, le nombre de nos pas, notre appétit... (balances…fourchettes : vs mangez trop vite, course à pied…), elles sont orientées par le diktat  médico-sportif  du bien être et ce n’est qu’un début  quand on entrevoit les avancées du transhumanisme où nos corps augmentés seront très bientôt de plus en plus performants .

 

Paradoxalement plus les moyens de communication se multiplient et plus les sujets se retrouvent hors lien social et rencontrent des difficultés à établir de réels  liens. Cette solitude  semble  à priori paradoxale à une époque où s’établit une possibilité de communication permanente  avec les autres à travers  toute la planète grâce aux nouvelles technologies.

Ces pratiques laissent néanmoins les personnes isolées et démunies en proie à la solitude, à l’isolement, à la peur ou encore à la précarité. Le discours capitaliste provoque par ses exclusions des malaises identitaires, des replis communautaires, replis sur le fondamentalisme religieux  ou sur le nationalisme (appels à un Autre autoritaire qui indiquerait comment penser et agir).

 

Le symbolique se transforme. Les symptômes  liés à l’histoire personnelle de chacun  restent tributaires du discours de leur époque.

La clinique psychanalytique n’a pas  changé,  elle se réfère aux différentes structures distinguées par Freud dont elle rend compte. Par contre les symptômes expriment aujourd’hui une objection, un refus du sujet à se laisser formater par le discours capitaliste qui demande dès le plus jeune âge d’être compétitif, conforme, à se dépasser et à produire toujours plus : phobie scolaire,  addictions, dépressions,  troubles alimentaires, phénomènes d’errance, perte d’identité, souffrance au travail, burn out, jusqu’aux suicides... ces symptômes témoignent  la façon singulière  et inconsciente qu’a le sujet d’exprimer son opposition. Le sujet est débordé par ses impératifs de jouissance (être connecté, usage excessif de l’alcool et des drogues, du sexe…) et par l’épuisement dans lequel il vit lié aux exigences de  réussite.

 

         A part la psychanalyse, et c’est pour cela qu’elle est attaquée, les propositions thérapeutiques actuelles  légitiment une logique de validation sociale, elles évoquent des causes externes, des dysfonctionnements et visent par les médicaments ou par la rééducation des comportements à normaliser et à annuler l’expression du sujet. D’ailleurs celui-ci n’a plus le droit  d’avoir de symptômes, de redoubler à l’école par exemple, on « range » l’enfant ayant des difficultés du côté du handicap ce qui signifie  que son malaise est dès lors d’ordre biologique, il n’y a rien à entendre, à comprendre, circulez !

 

Mais quand même sommes-nous  des personnes qui subissons les effets du changement, des victimes du système ? Ne participons-nous pas, nous-même à ce système ? 

Ne sommes-nous pas tous des acteurs et de potentiels créateurs de nouveaux liens sociaux ?

 

Quelles conséquences du changement ?

 

Notre société est en phase de transformation, de transformation de l’ordre symbolique et des subjectivités.

Les références au passé ne tiennent plus mais faudrait-il pour autant céder à la mélancolie ?

Avant, le patriarcat était accompagné de violence,  il fallait se subordonner à son autorité et il excluait les femmes et les enfants.

On peut  constater  qu’aujourd’hui les femmes, même si elles sont encore loin d’être dans l’égalité avec les hommes concernant les salaires et les postes à responsabilité,   sont malgré tout de plus en plus présentes dans tous les champ de la société. 

Pierre Rosanvallon, historien et sociologue, intervenant au Collège de France,  remarque que nous assistons à présent à deux phénomènes contraires : un profond désenchantement, d’une part, et l’expérimentation de nouvelles formes d’interventions citoyennes d’autre part. Un double mouvement prend forme.

En effet, nous constatons ce paradoxe : les inégalités sociales sont de plus en plus grandes, tandis que  les révoltes sont en régression dans le monde. Les  luttes   témoignent  de combats pour préserver des acquis  mais on ne voit pas se dessiner  clairement  un nouveau projet de société (graffiti à Nanterre : une autre fin du monde est possible !).  On est arrivé à industrialiser le désir, disait Lacan, et il rajoutait qu’on ne pouvait rien faire de mieux pour que les gens se tiennent un peu tranquilles (5).

 

Pourtant ces mêmes réseaux qui nous aliènent que j’évoquais, nous permettent  également de créer de nouveaux liens sociaux, ils permettent de nous rencontrer, d’étudier, de nous organiser  pour défendre des causes,  de  faire connaître et de partager des projets,   de diffuser des initiatives…. d’informer. Le collectif  prend ainsi plus d’ampleur.

(Des personnes isolées rejoignent parfois le collectif grâce à ces technologies qui permettent d’éviter le contact direct. Une patiente isolée socialement  réussit à créer du lien en s’inscrivant dans les réseaux sociaux, grâce à ses propositions de stylisme mis en ligne, elle reçoit   des commandes, ce qui lui a donné la possibilité d’établir de nouveaux liens qui lui permettent désormais de gagner sa vie).

La défaite de la tyrannie paternelle, écrivait Freud, est une condition de l’avènement des sociétés démocratiques. (6)

En effet un fonctionnement plus démocratique, plus égalitaire est peut être en train de se mettre en place, on n’attend moins de l’Autre, on se prend en main : pratiques plus citoyennes, mouvements solidaires, autogestions ... d’autres liens sociaux apparaissent, des liens de partage des connaissances et des pratiques  avec de nouveaux objectifs, de nouvelles conceptions de la vie. Des idéaux émergent,  ils sont davantage basés sur la rencontre, l’échange, les collectifs – ils privilégient   la démocratie directe,   la qualité de la vie et du lien, chacun essaye d’y être acteur.

 

L’institution – refaire du commun

 

L’institution est tributaire des changements que nous avons évoqués.

Les professionnels sont en souffrance, découragés, on ne leur demande bien souvent plus de travail thérapeutique, mais d’orienter, de maîtriser, d’expertiser. Cette approche est brutale, elle requiert des techniciens et non pas des personnes qui  réfléchissent, elle dénie le savoir faire professionnel d’une part, et nie la réalité psychique du sujet. Dans ces conditions comment redonner du sens au travail ? Il est important de prendre le temps de réfléchir à la finalité de nos pratiques.

 

Les professionnels  manifestent parfois à travers le conflit,  la contradiction entre la singularité de chacun et le collectif. Nous recevons des demandes de supervision, d’équipes qui n’arrivent plus à travailler ensemble. Nous voyons  des personnes ayant perdu l’objectif commun du collectif, le singulier de chacun pouvant entraver une prise de décision.

Si le lien social ne fonctionne plus, le collectif est alors en danger.

Le travail social était l’expression  d’un travail collectif, J. P. Lebrun rajoute que dans cette situation inédite … ce qui fait la spécificité du lien social, mais cette fois, non plus au nom de la société à laquelle nous appartenons, mais au nom de quelque chose qui est au-delà, c'est-à-dire au nom de notre humanité commune (7)

 

Un autre symbolique s’institue, moins hiérarchique, plus démocratique, mais certainement plus exigeant pour tout un chacun car il demande davantage d’engagement, de responsabilité,  d’implication tout en ne perdant pas de vue le commun du collectif : l’enfant, l’adolescent, l’adulte  qui nous adresse un appel, une demande. Une équipe peut alors travailler de façon à ce que chacun se sente responsable de sa parole et de ses actes et en cohérence avec la pratique collective.

 Les travailleurs sociaux  accueillent le malaise, ils sont le lieu de l’adresse de ces demandes. Risquer le transfert  c’est établir ou rétablir un lien, l’accepter, prendre le risque d’une rencontre singulière,  c’est pouvoir  adresser une parole  authentique. L’imprévu généré par le  transfert est l’inverse de l’évaluation  qui est là pour confirmer un postulat émis.

L’enjeu pour nos disciplines est tant éthique que politique.

 

Nous remarquons au cours des supervisions que certaines équipes professionnelles se battent pour préserver leurs objectifs communs, thérapeutiques car elles soutiennent leur éthique de travail qui les unit et leur permet d’entretenir le désir en jeu dans le travail collectif. De nouvelles façons de faire apparaissent.

Même lorsque nous travaillons seul, nous ne pensons qu’avec les autres, collectivement, en nous confrontant aux autres et en nous référant aux textes de ceux qui nous ont précédé et ont théorisé avant nous.

 

 

Alors que nous assistons à des retours au religieux et aux nationalismes, arriverons-nous à soutenir  le lien, à  le porter, l’orienter vers le collectif et la   pulsion de vie et non  vers la déliaison et la destruction ?

Lacan disait que le discours de la science a des conséquences irrespirables pour ce qu’on appelle l’humanité (8) et que la psychanalyse est le poumon artificiel grâce à quoi on essaie d’assurer ce qu’il faut trouver de jouissance dans le parler pour permettre que l’histoire continue. La psychanalyse reste l’antidote à la déliaison, elle assure la pérennité  du lien et des choses de l’amour, par l’amour de transfert.

Elle permet à un sujet de s’ancrer dans son désir,  ce qui agrandit son champ de liberté. La psychanalyse privilégie l’homme désirant à l’homme machine qui se profile.

 

 

 

 

 

       (1)  M.J. Sauret : L’effet révolutionnaire du symptôme et Malaise dans le capitalisme

       (2)  J Lacan, Encore, Livre XX, Seuil p51

       (3)  J.P. Lebrun 

       (4) Lacan Radiophonie

     (5) Lacan : Intervention dans une réunion organisée par la Scuola freudiana à Milan, le 4 février 1973. Parue dans   l’ouvrage             bilingue :    Lacan in Italia 1953-1978. En Italie Lacan, op. cit., p. 78-97.

       (6) Freud Totem et tabou

       (7)  J.P. Lebrun : Un lien social « as if » 200

       (8)  Lacan, Déclaration à France-Culture - 1973

    

                                                           

 

 

 

 

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