Si le Virus nous parlait ?

Et si Freud lui répondait ?

 

Gérard POMMIER

psychiatre, psychanalyste, professeur des universités émérite,

auteur de nombreux ouvrages

 

Extrait du livre :

Si le Virus nous parlait ?

Et si Freud lui répondait ?

                                                                   éditions le Retrait 2020

 

 

           

 

LE CONFINEMENT a débuté le 17 du mois de Mars (dieu de la guerre). D’un seul coup, du fond de l’air, le Virus est arrivé et il a frappé. Confiné, j’ai mis sur le papier ce qui me venait à la première personne. Le Covid-19 s’est mis à parler au bout de ma plume et je lui ai répondu. En écrivant, j’ai pensé à ce qu’aurait dit Freud devant cette situation planétaire. C’est la première en son genre après deux guerres mondiales. Elle bouleverse la Massenpsychologie,

La « psychologie des foules » qui obéit toujours et partout à un chef et à un seul. Elle a été subvertie par la peur de mourir. Le Covid-19 serait-il un ferment de révolte ? Cette fiction d’un dialogue du Virus et de Freud est-elle le comble de la présomption ? Mais les défunts continuent de parler par la bouche des vivants. Dans l’Odyssée, Oδύσσεια, Ulysse descendu aux Enfers vit que certains habitants des Enfers n’étaient « pas tout à fait morts », et ne craignaient pas son épée. Ils sont toujours vivants. Dans le labyrinthe de l’inconscient et pour des milliers de personnes (et bien plus encore) Freud continue de parler. J’ai écrit une fiction de cette parole. Elle a surgi des profondeurs de mon labyrinthe.

Du fond de son invisibilité, le Virus a parlé dans une langue universelle. L’angoisse de l’épidémie a mis en évidence l’état du monde comme un révélateur de photographie argentique. Il a mis en relief l’injustice, et derrière elle, l’incroyable déni de la réalité des puissants : ils ont détruit les moyens de se défendre, alors qu’ils étaient prévenus de ce qui se tramait. Et en arrière fond, se sont dessinées la violence et la soumission. Elles font parler le Marquis de Sade et Sacher Masoch, le désastre de la Kultur quand elle est passée par le crible de l’Aufklärung qui, selon Adorno, engendre la barbarie.

Déni ? Sadisme Masochisme ? Dans ces circonstances, c’est bien à Freud qu’il faut prêter parole.

 

 

Virus ! Que nous dirais-tu ?

 

Au temps de ton confinement, tous les matins tu lisais les nouvelles. Tu regardais le nombre de morts       que j’avais semés, s’il choisissait ou diminuait. Sur la carte du pays, et selon la couleur des départements, rouges, oranges ou vertes, tu voyais la mort gagner du terrain ou en perdre. On t’a dit : mets un masque ! Les postillons sont des dangers. Dans ton dictionnaire, tu as lu que les « postillons » étaient jadis les conducteurs d’une voiture de postes qui amenait le courrier. Et aujourd’hui le postillon est dans ta salive qui est dédié à mon courrier personnel : il est le messager de la mort que je sème.

     Depuis que tu es né, la parole est ce qui porte ta vie et pourtant, maintenant, la mort te guette au fil d’un mot. Elle flotte dans la transparence aérienne, portée par ce que tu dis, maintenant que le postillon suspendu dans l’air des rues vole avec tes mots, au détour des phrases alertes, lui le messager de mon courrier venu de là-bas, de Wuhan en Chine, du marché où le pangolin et la chauve-souris ont été dérobés à la nature sauvage. La nature est ton ennemie, la mer féconde des Zoonoses qui te frappent de plus en plus souvent, toi et tes semblables. La parole est devenue un Janus à double face, porteuse de vie, donneuse de mort. Ça n’arrête jamais de penser tout seul dans ta tête. Ta parole pousse la vie en avant, elle la fouette – comme un postillon pressé. Tu as dit : les soignants, les docteurs, les infirmières, les brancardiers sont des héros qui combattent pour nos vies, et tous les soirs à 20 h tu applaudis ou tu joues un air de musique en leur honneur, eux qui m’ont affronté en premières lignes. J’étais déjà derrière les lignes.

     Dans le fameux monologue d’Hamlet, Shakespeare écrit que la mort ressemble au sommeil. Et que une fois que vous serez endormis pour toujours, vous en aurez fini avec

A sea of troubles

Cette “mer de douleur” sur laquelle vous aurez fermé les yeux en mourant :

Heat ache and the thousand natural shocks

“La torture de l’amour et les maux du corps par milliers »

     Si tu étais raisonnable, tu préfèrerais en finir et t’évader de cette vallée de larmes ! Et pourtant tu t’accroches à cet océan de douleur, car la mort ressemble à un sommeil hanté par un rêve. C’est le célèbre vers qui dit :

            Dormir, rêver peut-être !

            To die, to sleep

     Tu as peur de ce rêve post mortem et l’angoisse te fouette et te force à vivre. Hamlet dit que dans ce rêve, il y a un écueil :

            There’s the rub

     Dans cette vie même, beaucoup d’entre vous n’arrivent pas à s’endormir, par peur de ce qui les attend dans leurs rêves. Et ils sont encore tout terrorisés par…

            The dread of something after death

            « L’angoisse de quelque chose après la mort »

     Cette peur aiguillonne ceux qui choisissent de continuer de vivre, comme un postillon éperonnant son cheval : sous son coup de fouet, la vie prend le mors aux dents et s’en va droit devant. On pourrait presque écrire : « la vie prends la mort aux dents ».
Dans le grand monologue de Hamlet, et pour une raison bizarre, la mémoire retient facilement le premier vers :

            To be or not to be

            « Être ou ne pas être »

     Finir de vivre, ça c’est facile !

Le cœur ne bat plus, les pieds devant c’est terminé et voilà. Mais Hamlet parle surtout de la peur du cauchemar qui guette dans l’autre vie. Shakespeare le dit, la mort a ces deux visages, celui du cœur qui s’arrête à la fin de la vie et celui d’un cauchemar qui nous fait peur au présent, à chaque instant, jour après jour.

     En 1635, dans le même siècle que Shakespeare, Pedro Calderon de la Barca écrit :

            La vida es un sueno

            « La vie est un songe »

Elle rêve en son entier. Et de quoi donc, sinon de la passion qui échoue sur le rub, l’écueil de l’amour ? De Shakespeare à Calderon, deux figures de la mort se déboitent. Le cauchemar d’après la vie, le songe d’avant la mort.

     Lorsque des gens sont allongés sur un divan chez vos psychanalystes, leurs bouches laissent échapper le rub, dont ils évitent de parler lorsqu’ils sont debout en face à face. Le rub, « l’écueil », est ce cauchemar qui se dévoile dans la fuite des mots. Il surgit dans les torrents des mots, l’esquif des phrases risquent de se fracasser sur lui. Il dit les tourments de l’amour et ses angoisses. Plutôt faire le brave et affronter le péril que j’impose, moi le virus, et plutôt vivre que de passer de cet autre côté où guette l’angoisse : to die to sleep.

     C’est la « pulsion de mort » qui s’impose depuis la naissance et pousse la vie en avant. Cette sorte de mort menaçante est une présence familière. Elle fait trembler en s’approchant des fenêtres ouvertes lorsqu’elles n’ont pas de rambardes, ou au bord des quais lorsqu’un train entre en gare. C’est l’arène des héroïsmes guerriers, des prises de drogues, des suicides, de l’alcool, du tabac qui miment la mort avec constance et la rencontre parfois. Au cœur même de l’amour, combien de poètes de Dante à Baudelaire ont dit que leur vie n’en était plus une, depuis qu’ils aimaient ? Baudelaire, votre si grand poète, si sombre, si lumineux, si porté par mon souffle, écrit dans De profondis clamavi :

            J’implore ta pitié, toi l’unique que j’aime

Du fond du gouffre obscur où mon cœur est tombé

Et combien de femmes ont perdu la vie à cause de la mort tapie au sein de l’amour, de cette violence retournée conte elles en contrepartie du désir qu’elles provoquent ?

            Pour châtier ta chair joyeuse,

            Pour meurtrir ton sein pardonné,

            Et faire à ton flanc étonné

            Une blessure large et creuse

Baudelaire encore, « A celle qui est trop gaie ».

     Déviants, apostats, hérétiques, sorcières mises au bûcher peuvent en témoigner jusqu’aux femmes assassinées aujourd’hui, presque tous les jours en France. Ce sont des martyrs de la pulsion de mort. Elle inspire et elle expire dans l’obliquité des paroles, elle est suspendue au bord des lèvres.

     Tu fais ce qu’il faut pour protéger ta vie. Tu te masques et filtres l’air que tu respires. Mais comment pourrais-tu masquer la mort que tu as au bout de la langue, portée par ta propre parole, et qui échappe de ta bouche ?

     Baudelaire écrit dans le poème « La destruction » ;

            Sans cesse à mes côtés s’agite le démon :

            Il nage autour de moi comme un air impalpable,

            Je l’avale et le sens qui brûle mon poumon

            Et l’emplit d’un désir éternel et coupable

     Qu’est-ce que ce « désir éternel et coupable » ? Pour beaucoup d’entre vous étreints par l’angoisse, moi le Virus j’incarne la pulsion incestueuse – autant que je suis infectieux…Inceste…Infecte…La consonance de ces deux mots en français est un hasard, bien sûr, mais pas pour ceux que ma menace rend insomniaque.

     Le journal digital Lundi matin m’a donné la parole – lui aussi – et il m’a fait dire que moi le Virus, je suis le continuum de la vie sur terre depuis son fond bactériel. Sans moi, la première cellule n’aurait jamais vu le jour, et vous les vivants non plus. Moi, le Virus, je serais ton ancêtre le plus profond, et cela bien plus qu’un singe. Je suis l’infra de là où tu vis. Je suis plus bas que ton origine, le limon de ton corps partout où tu te tiens.

 


Coronavirus, je te réponds

 

    Oui, c’est vrai, nous te craignons…Mais non ! Tu n’es pas notre ancêtre ! En citant Démosthène, le juriste romain Marcinus a écrit :

            Vitam instituere

            Instituer la vie

     Il dit que l vie humaine n’est pas celle de l’animal qui est vivant dès qu’il respire, qui sait déjà marcher et n’a rien à apprendre : tout est déjà programmé. La vie humaine est établie par ce qui n’existait pas avant. Elle commence lorsqu’un Nom propre est donné à celui qui vient de naître et que la parole est échangée. La simple vie du corps animal n’est pas la vie humaine. « Etablir » ainsi la vie humaine met la mort derrière. En parlant nous doublons à toute vitesse la pulsion de mort qui nous talonne. Son haleine de tombeau souffle dans notre dos. La vie humaine commence à chaque début de phrase. Chaque parole fait briller l’étincelle d’une nouvelle naissance. Elle donne son horizon historique et politique à la vie nue encore déshabillée, toujours déjà honteuse de son Ethos transparent. La seconde naissance – celle du logos – surclasse la vie nue en continue. La parole double l’angoisse de quiconque parle.
     Et puis écoute ce qu’a dit ton pape Jean-Paul II dans son » Encyclique de 1995 ». In dubio pro vita : « le doute profite à la vie ». Mais quel doute peut-il bien y avoir ? Le Covid-19 ne connait pas le doute. Il n’est pas cartésien. Il ne dit pas : « je doute, donc je pense donc je suis » ». Dubito ergo sum. L’infectieux rime avec l’incestueux sans aucun doute dans l’esprit tremblant du croyant sans délivrer de passeport pour une vie dans l’au-delà. Le Pape assoit une fois de plus son derrière pontifical entre deux chaises : il fait croire à nouveau que si l’inceste mérite la crucifixion sur terre (en l’an Un, cela fut la punition du Christ) il ne faut pas s’en faire. Ce désir premier incestueux se réalisera là-haut après la mort, dans les bras du Père éternel, qui nous attend dans son lit de nuages. Au son des trompettes de l’Apocalypse, ce sera la Résurrection des corps ! Lors de chacune des grandes épidémies de la chrétienté, la peste noire, le choléra, etc., l’Église a vu un châtiment divin propice à l’accès au paradis, tout comme le martyr dans les arènes romaines ouvrait la porte des cieux. Dieu l’a voulu ! Je le dis : Toi le Virus tu exécutes la sanction. Tu es le fléau de dieu, semblable au Maakchich qui tua tous les premiers nés d’Égypte. Tu exécutes ce que l’organisation de notre Polis a rendu si facile. Nous voilà punis du mal qui s’est installé sur terre !

Fragment reproduit

 avec l’autorisation de l’auteur.