Chiffrage, déchiffrage : où est l'énigme ?

 

Aspasie BALI, psychanalyste

 

 

 

 

     Nos sociétés occidentales changent, l’économie de marché empiète désormais sur les sciences humaines, ces modifications ont des conséquences sur les pratiques médico-psycho-sociales, l’évaluation fait à présent partie du paysage professionnel. Elle est censée permettre rendre compte des pratiques.

Témoigner de sa pratique est nécessaire,  pendant longtemps  le silence ou le secret professionnel entourait  celle-ci de mystère. Il semble légitime de parler de sa  pratique,  mais comment et dans quel contexte ?

 

Il est possible de distinguer les époques selon le primat  accordé au discours dominant.  Aujourd’hui le discours de la science fait autorité. Pour nous repérer  revenons à quelques références historiques : la science classique, amorcée dès la fin du XVIIème siècle, créé un nouvel ordre : le monde est  déchiffrable, le savoir devient scientifique.  Descartes  construit un univers qui n’est plus centré autour de l’homme  mais  cherche la connaissance du côté des sciences qui prennent une valeur universelle. Nous assistons ainsi à la naissance de la science moderne qui opère un écart à l’égard de la religion. Il n’y a plus qu’à se laisser guider par la raison, par la connaissance « objective ».

Autrefois la religion se préoccupait à la fois du savoir et de la vérité : elle détenait son explication sur les origines et  prescrivait les conduites à tenir, elle était régit par le verbe et sa référence au texte sacré. La religion avait comme point d’appui Dieu, le roi, le père ... qui faisaient autorité.

Au cours de l’histoire, savoir et vérité vont être disjoints : la science va s’atteler au savoir, à la lecture symbolique du réel et laisser la question de la vérité en plan.

La science incarne dorénavant l’autorité  après le déclin de la religion et du dogme paternel.

Le discours de la science  sert alors de repère dans un monde où les anciens idéaux religieux ou politiques ont vacillé,  Lacan  précisait que  c’est la subjectivité de l’époque (1),  ce qui signifie que nous avons à faire à une nouvelle fiction non dénuée d’imaginaire.

Chaque discours a des conséquences sur nos idéaux, notre manière de vivre…nos symptômes. Le discours de la science exclut le sujet, il ne se préoccupe pas du sens et  véhicule un fantasme d’exactitude.

C’est ainsi par exemple que la biologie propose toutes sortes de techniques concernant la santé, la longévité, les techniques de reproduction  mais ne s’intéresse pas à la question du sens en l’occurrence de l’amour, du désir, du désir entre un homme et une femme, du désir d’enfant…

 

Nouvelle vision du monde : le scientisme

 

Dans nos démocraties modernes le discours de la science s’est noué au libéralisme, ce nouage prétend à une vocation universelle et produit une nouvelle vision du monde : le scientisme. Avatar de la science, celui-ci imite les sciences dures quant à  leur référence au chiffre et aspire de ce  fait à s’auto-légitimer.  Au nom de la rationalité scientifique et de ses impératifs d’efficacité, par un tour de passe-passe,  le scientisme veut nous fait croire qu’il est incontestable, qu’il peut mesurer, quantifier et  résoudre tous les problèmes humains et nous délester de la souffrance. Il ambitionne de répondre à l’exigence de transparence et inaugure la fin de l’exception de l’homme. La parole d’expert fait désormais autorité.

 

Le chiffre est appelé « à la mise en ordre universelle du service des biens » comme l’indiquait Lacan (2), dont l’une des incarnations  dans notre modernité est le marché. Le scientisme se soutient du quantifiable, des statistiques, des courbes, des recueils de données, des fichiers, et de la compétitivité… en quelques mots du monde de l’économie marchande, il  se préoccupe de la gestion des individus devenus par conséquent un produit comme un autre.

Le discours économique dont il se supporte et dans lequel nous baignons désormais contamine le langage et introduit une  novlangue comme  R. Debray  nous le montre : "l’homme «  gère ses enfants, investit un lieu, s’approprie une idée, affronte un challenge, souffre d’un déficit d’image mais jouit d’un capital de relations, qu’il booste et garde la cote avec les personnalités en hausse… "(3).

L’évaluation s’inscrit dans le sillage de cette modernité, elle est une des applications de  cette nouvelle vision du monde. Il faut la considérer  comme un produit du malaise de notre civilisation  issue du monde marchand et de l’entreprise … L’État libéral a établi des indicateurs de performance et des mesures comptables pour évaluer tout d’abord l’efficacité de ses services.  Ce modèle envahit à présent tous les secteurs des sciences dites humaines : de l’université à la psychiatrie… pourtant il  ne tient pas compte  du psychisme,  de la subjectivité ni du fantasme, il nie l’existence de l’inconscient  et de la parole comme spécificité humaine.

 

Le philosophe Jean Claude Milner résume ces changements au cours de l’histoire ainsi : « les grecs (se) matérialisaient par la polis ou le cosmos ; les latins par la République ou l’Empire, les chrétiens par la communauté des croyants en Christ ; les modernes par l’univers infini, le marché mondial et l’universalité de la forme marchandise »  (4)

Au cours de l’histoire nous sommes passés de la notion de l'homme défini comme croyant à celle de citoyen et aujourd’hui au consommateur (sujet économique) – dorénavant un questionnaire de satisfaction est  distribué à l’usager des services sociaux comme à l’acheteur à la sortie du supermarché.

 

Les conséquences : pas de prise de risque, la surveillance

 

L’idéologie scientiste fait en sorte que le sécuritaire prime  dans les pratiques sociales : prévention et prédiction sont à présent confondues. On tente  de maîtriser les éventuels risques à venir par l’évaluation prédictive, c’est pourquoi les services procèdent au dépistage précoce - cette démarche est une imposture car elle  est sous tendue par une logique de déterminisme social associée au déterminisme psychique : les causes du malaise sont toujours externes. Comme pour les animaux, il y a maintenant une « traçabilité » des personnes,   dont le fichage génétique est un des volets.

L’évaluation a  été appliquée à l’école pour déceler l’éventuelle dangerosité des enfants, on n’évoque dorénavant non pas le sujet mais le sujet à risque. Le nombre des victimes potentielles s’est ainsi multiplié. Cette approche laissant présumer  qu’un enfant maltraité deviendra fatalement un délinquant, conséquence inéluctable des évènements, des traumatismes, des faits réels de son histoire. Au contraire, pour la théorie freudienne,  rien n’est joué à l’avance car trauma et fantasme sont associés, laissant place à la part du sujet.  La psychanalyse  s’intéresse  à la manière dont ce sujet-là en particulier aura traversé, vécu l’épreuve en question, manœuvré avec elle...

 

Recours à la norme : un homme nouveau

 

Pour la première fois dans l’histoire, la science pense l’homme en dehors de la loi du langage au profit du biologique (J.C.Milner) (5), traitant l’homme comme un animal comme les autres, empêtré dans ses déterminismes.

 

Le scientisme a pour conséquence le recours au chiffrage : chiffrer le déficit comme la douleur….Face à la souffrance psychique, on fait appel aux prescriptions médicamenteuses, liées à l’industrie pharmaceutique pour gommer le symptôme (épidémie de dépressions, épidémies d’enfants agités d’où le recours massif à la ritaline…En 1994, aucun enfant hyperactif n’était signalé comme tel, depuis 5 ans la consommation de ritaline a augmenté de 70 pour cent ), on a recours également à  la correction des comportements  proposée par les thérapies brèves cognitivo-comportementales (TCC) – il s’agit de rééduquer le symptôme au moyen de techniques de persuasion.

Avec les DSM (diagnostic and statistical manual of mental disorders repertoriés depuis 1952 par l’American Psychiatric Association), les comportements sont classifiés, les diagnostics codifiés, vers 1990 on est passé de 100 à 400 troubles du comportements inventoriés, les déviances des  comportements sont enregistrées en faisant fi de la psychopathologie, mais surtout en séparant le symptôme du sujet. L’homme  réduit à sa dimension biologique ou comportementale, est voué au conditionnement. Les thérapies cognitivo-comportementales prétendant à l’efficacité car leurs effets  seraient chiffrables donc irréfutables. Ces approches pourtant ne s’intéressent ni au sujet ni à son vécu ; il n’est plus question de l’origine du symptôme ni d’une éventuelle dimension thérapeutique de ces prises en charge.

Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille, bien sûr, bannir tout médicament ou même toute thérapie brève, cela peut parfois compléter une prise en charge mais pas systématiquement et  à condition qu’il ait un lieu   d’écoute, mais voyons à quelle vision du monde cela renvoie.

 

Pour M. Foucault la : « La norme…est un élément à partir duquel un certain exercice du pouvoir se trouve fondé et légitimé. » (6). N’oublions pas que la norme en question est politiquement déterminée et non pas biologiquement.

Cette politique a pour conséquence  de traiter les hommes comme des choses inertes, passives, interchangeables, dit encore J.C. Milner (7),  qu’on peut mesurer à partir de statistiques.

A la fin des fins, ce système prône un idéal d’un monde normalisé où le malaise, le symptôme  serait sous contrôle, voire éradiqué, le réel, l’impossible domestiqué par la démarche scientiste. Cet idéal laisse planer l’espoir de trouver dans les sciences, et en particulier dans les sciences du vivant, un guide normatif des conduites. (R. Gori) (8). Ceci est sous tendu par la nouvelle fiction qui laisse penser que le scientisme peut pallier à tous les manques, à toutes les souffrances, que le savoir peut recouvrir totalement le réel, et produire une humanité améliorée voire transhumaine.

N’oublions pas que l’histoire a déjà fait une mauvaise rencontre avec le chiffre et l’idéal normatif, elle a nourri par le passé la politique de normalisation sociale et d’eugénisme avec les effets funestes qu’on lui a connus.

Nous devenons ainsi tous  calibrés par le chiffre et la consommation, tenus de partager  les mêmes jouissances autour de l’objet de consommation censé  rassasier sur le champ les désirs.

 

Nous sommes à  présent tous des partenaires égaux liés par des contrats, – le concept de contrat renvoie à nouveau au commerce,  il implique l’égalité des partenaires  par opposition à la transmission qui elle, est inégalitaire car elle induit une différence de génération, une différence tout court comme  le précise J.C. Milner. (9)

S’il en est ainsi, si nous sommes tous des partenaires, qui endossera désormais la place d’autorité qui transmet l’interdit (intériorisation  de la loi symbolique), les limites nécessaires pour temporiser  la pulsion, différer l’impératif de jouissance immédiate ? Ce renoncement à l’urgence de la pulsion permet d’accéder à l’éducation, à la culture, ce renoncement est le propre de la civilisation,  comme Freud nous l’a montré. Cette perte  est nécessaire à la mise en place du désir. Sans elle, nous aurons affaire à des sujets dépendants, orientés vers le maternel, subordonnés à leurs objets, ce qui les rendrait par ailleurs plus facilement contrôlables (Foucault : norme et contrôle) (10).

Ce concept d’horizontalité du tous semblables  a pour conséquence une déresponsabilisation, une difficulté à décider - d’où  l’accroissement du pouvoir gestionnaire, administratif, juridique voire policier qui entraine un déferlement  de règlements et de procédures.

 

Réduire la souffrance psychique à des symptômes à corriger, correspond à une démarche réductionniste qui  dénie la clinique, puisqu’elle ne cherche plus à tenir compte de l’expression singulière  de chaque sujet - pas de prise en compte de sa subjectivité, de son histoire spécifique - Pas de prise en compte de la relation à  l’autre, au transfert  ; le sujet est soumis à des protocoles standardisés.

 

Conséquences pour les professionnels du secteur social

 

Pour le philosophe J.C. Milner le chiffre renvoie à l’exactitude, au mesurable mais pas à la vérité, l’exactitude et la vérité sont deux notions bien distinctes.

Ce recours à l’évaluation dépossède les professionnels de leur savoir et de leur savoir faire et entraine, comme le note Roland Gori une prolétarisation des métiers.

Le remplissage de grilles requiert  la coopération, le consentement, la servitude volontaire. Il ne s’agit plus de penser mais d’obéir aux injonctions, cela inhibe la pensée,  endort,  rend passif celui qui remplit les grilles et met l’usager dans les grilles.

 

On peut tout de même se demander pourquoi s’y soumettre ?  Si vous êtes là, ici présents c’est bien que vous vous posez la question ! Pourquoi le chiffre et son aura de certitude feraient si facilement loi ? Pourquoi le chiffre serait plus fiable que la parole ? C’est comme si on se méfiait de notre condition langagière et pourquoi serait-on soulagés de ne plus avoir à penser, à décider, soulagés du doute subjectif ? Serait-on enfin tous dédouanés de nos responsabilités puisque  les gènes ou l’histoire familiale  seraient en cause, chiffres à l’appui et on sait bien que le chiffre fait loi ? Pourtant dans la société démocratique dans laquelle nous vivons, il y a encore  un espace de liberté : un espace pour dire non, pourquoi ne pas s’en saisir ?

Sommes-nous obligés  volontairement  d’adhérer à un tel conformisme ?

 

Le travail clinique caractérise le  travail social dans la prise en charge du un par un à partir d’une rencontre particulière où le travailleur social s’engage dans une écoute, dans un lien singulier qui renvoie à la dimension  transférentielle qu’il pourra questionner. Ce sont ces liens que nous interrogeons dans les supervisions. C’est  de cette rencontre, de cette place où on prend le risque d’une parole ou celui de poser un acte dont le travailleur social   témoigne pour parler de sa pratique – cette position signifie s’engager, mettre en commun, se référer aux concepts. C’est justement ce qui n’est pas pris en compte dans l’évaluation.

Pour commencer à penser il est nécessaire  de sortir des clous, sortir du consensus, d’aller à contre courant, pour pouvoir innover, inventer -  mettre en commun.

 

Le sujet 

 

Le sujet ça ne se chiffre pas mais ça compte !

Aujourd’hui, nous assistons au développement de l’individualité et à la crise du singulier (J.C. Milner). La psychanalyse est une pratique qui s'occupe de ce qui ne va pas,  dit Lacan, seul rempart pour analyser le malaise de la civilisation contemporaine et pour approcher l’opacité du symptôme.

La psychanalyse se différencie de la science en ce qu’elle est la seule discipline aujourd’hui à avancer un savoir qui n’est pas en contradiction avec la vérité car elle se fonde sur la parole du sujet  et fait barrière à la jouissance. La vérité renvoie au sujet,  à la  vérité subjective qui se décline au singulier,  au cas par cas,  le symptôme est ce qui est propre à chacun.

La psychanalyste aborde le message chiffré de l’inconscient par les lapsus, les symptômes, les actes manqués, lors de cette découverte  Freud a justement abandonné la pratique de la suggestion.

La vérité  parle à la 1ère personne, elle est à entendre comme cause - cause de la souffrance – Le sujet qui nous intéresse, précise R. Gori, c’est le sujet de la parole : celui-ci ne va pas sans un autre parlant auquel il s’adresse, et un autre qui garantirait la vérité de ce qui s’échange.

Le symptôme  résiste,  fait énigme, il représente ce qui justement échappe au moi du sujet et renvoie aux questions fondamentales, à la différence des sexes, aux désirs refoulés, à la mort, à ce qui n’est pas transparent justement…

Le symptôme fait énigme, il indique qu’il y a de la jouissance qui ne s’inscrit pas dans la norme.

Lacan rappelle que Freud assure une promotion du symptôme, symptôme aide-mémoire, jouissance…à laquelle le patient est attaché, lieu irrédentiste de sa subjectivité (10) R. Gori

Il ne s'agit pas d' « éradiquer le symptôme, écrit Freud, mais de le rendre moins coûteux ».

 

 

Le discours psychanalytique est le seul discours aujourd’hui qui s’oppose à la vision scientiste de l’homme et c’est la raison pour laquelle la psychanalyse est si violemment attaquée ! De ce point de vue, elle a une place  essentielle à tenir en démontrant par ses résultats, à partir de son expérience clinique, selon des modes compatibles avec sa pratique, son éthique que l’homme n’est  réductible ni à ses comportements, ni à la biologie.

Pour penser, il faut sortir des grilles, du prêt à penser, avoir recours au collectif, à la supervision pour travailler  sa pratique, trouver des espaces dans lesquels chacun peut engager sa parole pour élaborer, refaire du lien social,  et contrecarrer les simplifications  en vogue.

 

Ce qui compte échappe au reproductible, tient à l’invention, à la conviction,  à l’imprévu, à l’initiative, là où le travail clinique prend son sens dans la sauvegarde de l’espace de pensée et de parole. La trouvaille n’est pas quantifiable.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1) J. Lacan : Sciences et vérité in Ecrits - éd Seuil 1966

(2) J. Lacan : L’éthique de la psychanalyse – éd Seuil 1986

(3) Monde diplomatique octobre 2014

(4) J.C. Milner : l’universel en éclats - éd Verdier 2014

(5) idem

(6) cité par R Gori : De quoi la psychanalyse est-elle le nom - éd - Denoël 2011 ? La fabrique des imposteurs – éd. LLL 2013

 Gori R., Del Volgo M.J. : La santé totalitaire Essai sur la médicalisation de l’existence - éd.  Flammarion-Poche, 2009.

(7) J.C.  Milner : La politique des choses - éd. Verdier 2011

(8) R. Gori op cité

(9) J.A. Miller et J.C. Milner : Voulez-vous être évalué ? éd. Figures Grasset 2010

(10) M. Foucault : Naissance de la biopolitique.  éd. Gallimard 2004

(11) R. Gori : Soigner, enseigner, évaluer ?  Cliniques méditerranéenne n°71 – éd. érès 2005

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