Penser l'analyse institutionnelle aujourd'hui

 

Mathieu BELLAHSEN, psychiatre, auteur

 

           

            Au fond, la question de la conflictualité interne, c’est aussi notre plus grande marge de manœuvre. Je vais peut-être partir de là alors avec quelques remarques sur ce que j’ai pu entendre ce matin. Le moment présent est un moment où la pervertibilité peut s’exprimer, au sens de Derrida, c’est-à-dire qu'on ne sait pas comment ça peut tourner : dans le sens du pire ou dans une autre forme plus émancipatrice ? On est à ce moment-là.

            Le deuxième élément est la question des pratiques. Ce que disait Gori tout à l’heure et ce que la salle après amenait en discussion, c'était au fond « Que faire maintenant ? »  Et je crois que la question de faire jouer les normes les unes contre les autres est une manière de faire… Un exemple très simple, à l'hôpital il existe des normes d'hygiène (les normes HSCPP) pour respecter la traçabilité . Selon elle, « nous n'aurions plus le droit » de  faire des gâteaux avec les patients. Vous avez trois manières de traiter cette affaire : la première c’est le surmoi cruel : « On n'a plus le droit, on fait rien ». La deuxième manière, un peu moins phobique et un peu plus obsessionnel - ce que disait Emile Rafowicz tout à l’heure - vous regardez les textes et alors vous vous apercevez que si vous gardez les coquilles d'oeufs avec la date, c’est bon vous êtes traçables ! La troisième manière c’est de dire « on s’en fout ». On fait les gâteaux et puis, est-ce que l'on va venir nous décapiter administrativement ? C’est à discuter.  Donc voilà, ça c'est assez simple mais c'est empêché par personne. Par contre il y a une question tactique. Si vous faites le gâteau et qu'il y a des gens autour, soit qui ne vous couvrent pas, soit que l’administration ou la cadre du service le voit d'un mauvais œil… Il faut soit vraiment vous planquer - puis faire votre gâteau - soit essayer de tordre un peu le cadre normatif, soit changer d'institution.

            Le troisième élément qu'il ne faut pas négliger : on ne sait pas ce qui fait de l’effet aux gens. Quand il y a des stagiaires qui passent dans vos lieux etc, le fait qu’il y ait une certaine tonalité d’ambiance ça peut avoir de l’effet, qui va se manifester 10 ans plus tard. Et tiens, ça va donner des idées. Du coup c’est extrêmement important dans le temps où on est de tenir des espaces, aussi microscopiques soient-ils, pour qu’on puisse se dire que qualitativement cet espace-là existe.  C’est à dire que ce n’est pas la même chose. Je prends un exemple simple : c’est un peu ce qui a présidé à la construction d’Utopsy. Utopsy c’est une association que nous avons créé avec des copains quand on était internes en psychiatrie, il y a maintenant 8 ans. Et l’idée c’était d'inviter des gens pour qu'ils nous parlent et de leur pratique et d’une certaine histoire qui était silenciée par l’université. Personne ne nous a empêché de faire ça bien entendu. Et on a institué le fait que ces soirées étaient libres et gratuites. Il faut dire que « il faut que ça coûte pour que ça marche » nous énerve. Donc ça fait partie des points qui ont présidé à l’institution de cette chose là. Là aussi, personne ne nous a empêché. Et du coup le pas d’après, ça été de se dire « il faut qu’on arrive à être validant pour les internes en psychiatrie. » Ce qu’on est maintenant. On n'est pas arrivé avec nos gros sabots - tactique - on n'a pas dit « on est Utopsy, on fait un séminaire machin »... On a créé un autre intitulé et puis on l'a fait passer comme ça auprès de l’universitaire responsable de la formation. Et maintenant le séminaire est validant pour les internes. Donc c’est une logique de subversion, on peut dire interne. Comment faire pour ça ? Il faut aller à ces réunions où l'on discute de la formation de manière générale avec les « objectifs pédagogiques », « les compétences à acquérir », enfin toute cette novlangue... mais il n’empêche que vous pouvez essayer quand même de tenir quelque chose en subvertissant.

            La dernière remarque préalable est sur la question de savoir «  quel est l’imaginaire à l’œuvre actuellement ?» Gori ne l'a pas employé tout à l’heure mais  je pense que c’est vraiment ça. Il y a eu un article dans Médiapart il y a deux jours, de Christian Salomon. C’était « Comment changer d’imaginaire politique ? » Si je n’ai pas l’ambition de proposer comment changer d’imaginaire politique, par contre je pense qu'à partir de pratiques micropolitiques, on peut tenter de changer un petit quelque chose qui peut concourir - on ne sais pas comment, on ne sait pas quand - à faire bifurquer un certain nombre de points de cet imaginaire actuel.

            Tout à l’heure Gori a dit une chose qu'il faut à mon avis nuancer, c’est « on nous prescrit ». Je crois que la machine à l’oeuvre actuellement ne se contente pas de prescrire, elle oriente sans prescrire. « Orienter sans prescrire » c’est une formulation, ce n'est pas moi qui l’ai inventé. C’est le Centre d’Analyse Stratégique qui a fait rapport sur la santé mentale et sur tout un tas de choses, et notamment sur cette affaire-là. C’est-à-dire qu'il faut orienter les citoyens sans leur dire « il faut faire comme ça ». Non, c’est bien plus fin que ça. On va leur dire vous avez des alternatives, essayez de choisir celle qui maximise le mieux votre intérêt. On oriente juste dans un cadre déterminé à l'avance.

 

            « Malaise dans l’institution », en lisant ce titre j’ai pensé un peu vaguement au malaise dans l'institution de la culture, comment la culture s'institue et comment il y a un malaise dans cette institution au sens du mouvement d'instituer. D’accord il y a un malaise actuel mais enfin si on repense à d’autres expériences... C’était pas mal que Gori raconte justement la fin du 19ème.  Si on prend juste une expérience récente, par rapport à la psychothérapie institutionnelle, le désaliénisme etc... ça s’invente quand même dans un monde de guerre où les gens meurent. C’est dans un monde catastrophe…

            Le symptôme de tout cela est un embarras à parler de ce qu'on tente dans les pratiques. Là  aussi est le pari d’Utopsy. Ce n'est pas réservé qu'aux internes, c'est ouvert à tout le monde. Il y a toutes les catégories professionnelles qui viennent, et puis il y a des gens, pafois des patients, des familles... Comment peut-on essayer de parler de ce qui nous embarrasse ? Comment essayer de tenir une certaine position à partir des pratiques ?

 

            Je prendrai quelques exemples. En réfléchissant à ce que j’allais dire aujourd’hui, je me demandais : quelle est l'élément le plus important de toute institution que l’on traverse ? Le truc à tenir... Et je crois que le plus important c’est de tenir parole. Tout à l’heure vous avez dit qu’il fallait entendre et interpréter les paroles de l’autre, mais...

Kathy Saada:  Ce n’est pas il faut, c’est forcément la parole de l’autre est interprétée.

Mathieu Bellahsen :  Oui mais je pense que, la strate en tout cas que moi j’essaye de penser là, c’est comment on crée un support pour entendre et interpréter les paroles. En tout cas dans la pratique à l'hôpital psychiatrique ou dans un secteur de psychiatrie - je travaille dans un secteur de psychiatrie générale, en banlieue -  c’est construire ce support pour qu’il puisse y avoir de la parole qui tienne. Et alors tenir parole ça nécessite aussi, encore une fois, d'analyser les résistances institutionnelles, qui font qu'on va s’engager soi-même pour tenir quelque chose. Et si on n'a pas analysé tous les emmerdements qu’il y a autour, qui vont trouer ce qu’on a dit, on ne va pas tenir parole. A ce moment là on aura beau jeu de dire « Oui je ne tiens pas parole, c’est de la faute à l’organisation, c’est de la faute à… » Non, il faut intégrer dans son propre cadre psychique interne les trous de l’institution. Il faut  justement essayer de travailler à ce que ces trous soient au moins bordés, s’amenuisent, enfin que ce soit transformé en autre chose.

Question de la salle : Vous pouvez donner des exemples ?

 

Mathieu Bellahsen : Oui je vais donner un exemple très simple, même trois exemples.

Premier exemple : hôpital psychiatrique. Vous avez certains patients qui sont « les oubliés ». Le matin on fait une petite réunion – notez que nous avons de la chance puisque nous faisons une réunion - on prend la liste de tous les patients. Certains patients sont les habitués du : « ça va, rien à signaler ». Ici, le problème est de savoir comment on fait pour prendre en compte ces manifestations négatives qui sont plus graves que celles des patients qui arrivent à taper le bordel et à faire qu’on parle d’eux.  Les patients les plus graves en psychiatrie sont ceux dont on ne parle pas. Du coup la question c’est d'essayer de créer une dynamique pour commencer à en parler ? Il y avait une patiente comme ça dans le service, elle ne parlait jamais. « Oui oui ça va, elle est repliée »... Quand je suis devenu son médecin référent l'enjeu fut d'instituer pour moi-même le fait de la voir à heure fixe toutes les semaines. Je la vois un matin à 10h15. 10h15 c’est juste après la réunion, donc il faut qu'elle se termine avant 10h15. J’ai laissé un quart d’heure de battement parce que je sais qu’en général on déborde. Si je lui dis 10h et qu’à 10h je ne suis pas là, ça ne tient pas. Donc à partir de cet observatoire que je me suis construit pour moi, c’est-à-dire essayer de toute façon toutes les semaines de tenir ça, je pourrai voir ce qui se passe par rapport à ce rendez-vous. Est-ce que les référents infirmiers, aide-soignants vont être là avec moi ? Est-ce que la patiente va se ramener ou pas ? Pour autant, malgré cette décision, il y a toujours de l’agitation autour : « Oui mais alors il faut faire signer des certificats, il faut aller voir la patiente qui est dans tel autre pavillon... » Je crois que là il y a une posture à adopter, c'est : ce qui est le plus urgent ici pour cette patiente c’est ce que l’on pourrait différer. C’est aussi simple que ça. Cette patiente, oui je peux la voir à 10h15 comme à 10h30, de loin, on pourrait penser que ce n’est pas grave… Mais au contraire, la première des choses c’est tenir parole sur ce cadre-là. Dans l’idée que peut-être ce cadre-là va permettre de donner une certaine qualité de pratique.

             c’est un patient. Ce gars-là a une histoire un peu compliquée parce qu’il a fait un acte médico-légal grave. Il a été en prison, en unité pour malades difficiles. Préalablement à toute rencontre, il y a des patients quand ils arrivent dans une institution, la machine à fantasmes d'équipe marche à plein. En plus, ce gars là a un don absolu pour le clivage. C’est un génie. Il arrive à repérer la moindre faille pour tout faire péter. Mais  du coup, l'hypothèse de base c’était de se dire : bon ok, ce gars là, comme il repère les endroits où il peut cliver, les endroits de faille, c’est au fond une analyse institutionnelle en négatif de l’institution. De fait. Il faut partir de là pour essayer de construire quelque chose.  Quand je prends la référence médicale de ce patient, tout de suite, il rejoue ce qu’il joue avec chaque soignant et en particulier avec le psychiatre : c'est enfin la bonne personne qui va le transformer. Bien entendu, je me fais avoir au début malgré les avertissements des collègues. Il faut en faire l'expérience soi-même, partager tous les emmerdements qu'il provoque à travers vous. Et au bout d'un moment je propose une règle simple: « toute décision le concernant, même la décision d'aller pisser, se prend tel jour de la semaine à telle heure en réunion médicale avec moi et ses référents ». Donc au début : « Oui mais alors il veut aller en permission. » «Tel jour telle heure. » Le patient arrive : « Oui mais alors j'ai un rendez-vous chez le dentiste parce que j'ai mal » « Oui, Tel jour telle heure ». Sa famille : « Je peux le voir ? »  « On en discutera avec lui tel jour telle heure. »… Ça a duré un an. Un an. Il fallait tenir cette position. Ce qui est assez fort c'est que, à partir de là, nous avons pu en équipe, interpréter les défaillances des différents protagonistes par rapport au cadre que je fixais. Bien entendu, parce qu'on est pris dans ces histoires-là on est aussi soi-même l'auteur de certaines défaillances. Mais, c'est devenu un jeu dans le sens où d'un côté, on était émerveillé par ce qu'il trouvait pour tenter de cliver les choses, c'est devenu une blague. Et puis le patient a pu lui même en jouer (sans trop s'en rendre compte d'ailleurs). Et surtout, à un moment donné il s'est arrêté de cliver tout le monde puisqu'il y avait une réponse unique, c'est à dire qu'on tenait parole sur le fait que c'était tel jour fixe à telle heure fixe que se discutaient les choses. Voilà. ça a pris un an et là maintenant depuis un an, ce gars là peut commencer à raconter un petit peu ce qui s'est passé pour lui. C'est assez simple résumé comme cela mais ça nécessite de une précision permanente de soi et du collectif. Si vous vous contentez de dire que c'est l'administration qui empêche toute possibilité de mise au travail, vous passez à côté d'une des marges d'action les plus grandes qui est la marge d'action intérieure. Il y a aussi un ennemi intérieur à soi : ses propres résistances. Et ça aussi il s'agit de le mettre au travail. 

            Troisième exemple sur ces questions très concrètes. En fait, tout ça c'est quoi ? C'est créer du pare excitation, une enveloppe, un cadre qui supporte aussi sa propre subversion. Je vais m'expliquer à partir d'une expérience d'un groupe qui a été mis en place par un psychologue du service, il y a 2 ans et demi maintenant. Dans le cadre même du groupe, on se disait que les politiques actuelles, notamment de santé mentale, en psychiatrie adulte essaient de cliver l'intra de l'extra - l'unité d'hospitalisation en l'occurrence qui est  à 35 km du secteur où je travaille. Il faut essayer de subvertir ce truc-là. L'idée a alors émergé de faire un groupe qui ait une unité de temps, c'est-à-dire qui se tient le mercredi de 14h à 15h30 à la fois sur le Centre d'Accueil Thérapeutique à Temps Partiel sur Asnières et en même temps l'autre partie du groupe se réunira à la même heure, le même jour, sur l'unité d'hospitalisation à Moisselles. Et un seul groupe qui se réunit une fois par mois sur Asnières pour le comité de rédaction. Ça c'était l'idée initiale.

 

            Là-dessus, on se réunit avec les patients. Les journalistes quand ils se réunissent il y a du café, ce serait pas mal d'avoir du café. L'un d'entre nous ramène une cafetière. Par contre, on se dit que si on veut maintenant acheter le café, il faut se débrouiller collectivement. On ne va pas nourrir la bonne mamelle hospitalière. Là-dessus, un patient dit « on peut aller acheter un paquet au supermarché du coin ». Ah d'accord. « Mais il est à combien le paquet ? » « Il est à 2 euros 50 », « Là on est combien? On est 8. » « Bon ça fera 30 centimes par personne. Oui et puis le paquet servira pour plusieurs séances. Bon d'accord. Alors le café à 30 centimes. »

            Et puis alors, y a un gars qui ne parle pas, il était un peu autiste avant maintenant il est un peu plus psychotique, ça va mieux. Ce mec parle pas mais il vient à ce groupe. Et puis il boit du thé. Il prends des sachets de thés… il en boit 10, 15 et là on se dit que ça ne va pas: « combien de thés il peut boire? On vote. Alors qui vote 10 thés? Moi je vote pour 10. Qui vote pour 5 thés? Une majorité vote pour 5. Qui vote pour 3 thés? » Lui, il vote pour 3 thés... Vote démocratique aidant, c'est 5 thés. Les soignants qui sont là qui ont l'habitude d'être dans des logiques hospitalières habituelles disent : « Oui mais quand même, s'il boit trop de thé, il va pisser partout et avec le sucre il va devenir diabétique. Oui mais c'est la loi du groupe là, donc on se tient à ça. »

Et puis là-dessus il faut un nom. Comite de rédaction, il y a des propositions de noms, on fait des titres : Les voix d'Asnières, Le monde… Et puis ce gars-là au fond de la salle qui commence à emmerder son voisin. Il dit : «  Et tout et tout et tout »  « Ah Et tout et tout ». Alors on note Et tout et tout. Bon et puis on vote et le journal s'appelle Et tout et tout. C'est ce mec-là qui ne parlait pas qui donne le nom au journal ! Après il y a tout un tas de choses qui se sont complexifiées. A un moment donné on a réussi à négocier pour avoir des exemplaires gratuits. Après avoir voté ensemble son prix, les ventes ont commencé. On a donc gagné de l'argent. Discussion en comité de rédaction : « avec le fric, qu'est-ce-qu'on fait ? On va monter une association. Mais alors qu'est-ce qu'on met dans les statuts de l'association ? » Et c'est là où c'est intéressant parce que ça permet aussi d'analyser le monde. Alors statut de l'association : « humaniser la psychiatrie et la société ». Il y a cette dialectique. C'est-à-dire qu'il y a deux franchissements qui ont eu lieu depuis 50 ans :

 

            Premier franchissement : les espaces, les dispositifs de soins d'accompagnement après guerre se construisaient à partir des gens qu'ils accueillaient. Et maintenant, ils se construisent à partir de ce qu'on veut pour les gens qui sont accueillis. Il y a ce renversement-là : les dispositifs ne sont pas, malgré les énoncés « pour placer l'usager au centre du dispositif », ils sont fait précisément pour l'inverse. Ça c'est la première chose.

            La deuxième chose c'est qu'entre le système asilaire qui était localisé dans un lieu d'asile, maintenant le système asilaire est dehors, il est partout. Avec la loi réformant les hospitalisations sous contrainte, vous pouvez obliger quelqu'un à se soigner par le biais des « soins sans consentement ». « Se soigner » c'est avoir l'injection de neuroleptique retard dehors. Il faut voir comment il y a eu des retournements des mots contre eux : les soins ici sont uniquement synonyme de contrainte... Vous connaissez ça autant que moi je pense. Que ce soit dans les textes de loi, que ce soit dans la société en générale. Et alors du coup, il faut faire aussi avec cet extérieur qui vient trouer. Parce que l'asile c'était simple, on était enfermé tous ensemble, l'extérieur ne trouait pas tellement l'intérieur puisque l'intérieur était bien cadenassé et ségrégué. Maintenant, il faut faire avec ces trous qui viennent à la fois de l'intérieur – chose qui a toujours été - et de l'extérieur avec notamment ces dispositifs de soins ambulatoires sous contrainte et autres. 

 

            Si je continue sur cette expérience de journal, l'idée c'est : comment faire émerger là aussi une parole qui soit une parole collective ? Je vais vous lire un truc. Je ne me rappelais plus qu'il y avait ce truc-là dans le numéro 1 : c'est le "Communiqué contre l'apocalypse". C'est à la mode non? C'est l'appel du 2 avril 2014. Le dispositif par exemple à l'hôpital : on est dans la salle commune où tout le monde passe. On discute. Il y a quelqu'un qui prend en note en même temps, ça fait un texte et après on relit le texte. Alors :

 

Communiqué contre l'apocalypse

 

- Et tout et tout s'insurge contre l'apocalypse. En tant que citoyen universel du monde entier il ne faut pas se résigner. Il faut résister. La victoire ou la mort ! Mieux vaut mourir qu'être esclave. Par delà les frontières au-delà des mers et des terres, unissons nous.

- Bah c'est gladiator ton truc ou quoi?

- On divague il faut qu'on reste sur l'apocalypse. L'espoir fait vivre. Contre l'apocalypse gardez vos cartables et dites «Wesh wesh la vie est belle, garde la pêche et boit de l'eau fraîche. »

Là il y avait une ASH qui passait:  

- Est-ce qu'on repasse un coup de serpillère?

- Non soyons sérieux. Cultivons le bonheur que la vie puisse être plus belle. C'est parfait.

- L'apocalypse c'est chiant, je suis contre l'apocalypse. A l'unanimité, nous, Et tout et tout refusons l'apocalypse »

 

                  Voilà, il y un tout un tas de trucs comme ça. Dans le numéro à venir par exemple il y a : Comment soigner l'interne? Il y a aussi un article sur La chambre d'isolement.

 

                  En ce qui me concerne, je suis psychiatre dans cette unité d'hospitalisation. Bien sûr, il y a des patients que je mets en chambre d'isolement. Mais du coup, il y a un espace de reprise et de remise en question par les patients de ce qui se passe dans le service, par exemple par le biais du journal. Donc le patient peut dire « Moi j'ai été en chambre d'isolement, c'était emmerdant. » Et là il faut tenir une position diacritique. Quand il y a un patient qui arrive sur la scène du journal  et qui dit « Oui docteur, faut revoir le traitement ! ». Je lui dit « Bah allez au bar, il y a des m&m's. » C'est-à-dire qu'il ne faut pas se laisser piéger sur un collage où je serais médecin de façon identique dans les espaces différents qu'il existe. Je pense que cette question de la diacritique –  c'est-à-dire comment on peut repérer des lieux, et comment dans ces lieux peuvent s'inscrire des choses qui sont différentes en fonction des lieux - c'est extrêmement important et nécessaire. Mais pour ça il faut que ça se constitue comme des lieux.

 

                  La question initiale était : comment fait-on actuellement alors que la société est au mieux conservatrice et au pire réactionnaire, pour essayer de soutenir quelque chose de l'ordre de pratiques émancipatrices ? On est tous traversé par les normes du temps présent. Il y a tout un tas de collègues avec qui je bosse, qui tiennent des discours fachos qu'on entend partout. Cette cruauté, cette hostilité elle traverse tout le monde et elle traverse tous les lieux. Donc comment on fait à partir de là ? Soit on se dit que de toute façon ce sont tous des cons et on bosse tout seul, et alors là : logique sacrificielle. Soit on se dit que peut-être il s'agit d'ouvrir des espaces pour à la fois amenuiser ces discours et les pratiques qui vont de pair avec. Par exemple, un des collègues avec qui je bosse tient ce genre de discours, il vient aussi au journal. Et dans l'espace du journal, c'est un lieu où on déconne pas mal. On rit beaucoup, c'est assez chaleureux. Et alors du coup, dans ce lieu-là, ça le soigne vraiment. Il arrête un tant soit peu les discours à la con sur les patients qui vont lui péter la gueule et même les patients lui font des interprétations pas sauvages, sympathiques, sur le fait que vraiment, il y a des fois où on a envie de lui casser la gueule parce qu'il raconte pas mal de conneries. Mais il peut le supporter parce qu'il y a ce lieu qui permet ça. Et la minute d'après, on sort du groupe qui est dans la salle commune, il redevient soignant avec la blouse et il va recommencer à avoir ses discours à la con. Ce qui lui tient lieu d'un ailleurs, dans un autre espace de l'institution qui n'est pas constitué comme lieu, ça ne tient plus.

 

                  Alors un truc pour essayer de subvertir de façon microscopique. Il y a eu toute une discussion sur le fait que les infirmiers ont des blouses. Oui mais le groupe journal accueille tant les patients que les soignants qui passent par là et qui veulent venir. Comment on fait pour distinguer les soignants qui encadrent le groupe, des soignants qui sont là de passage ? Les soignants qui encadrent le groupe, ils n'ont qu'a enlever leur blouse, comme ça on repèrera ceux qui ne font pas partie du groupe au fait qu'ils ont la blouse. D'accord. Du coup ça met un jeu dans ce que c'est que la blouse : la blouse c'est celui qui n'est pas en position de responsabilité par rapport au groupe. Du coup ça permet que des soignants de l'hôpital, en blouse habituellement, enlèvent leur blouse dans un espace constitué comme lieu à l'intérieur de l'hôpital. Bref c'est des petites choses microscopiques.

                  Il y a ce niveau-là très micropolitique. Et la question c'est : comment on l'articule à un niveau plus macropolitique ? C'est un peu ça le dernier chapitre de mon livre sur « les praxis instituantes ». C'est-à-dire qu'il faut quand même prendre en compte l'état de fait que vous avez 3 millions de personnes dans la rue au moment de la réforme des retraites et que ça ne fait rien. Ça ne fait rien, ça n'a pas empêché que la loi soit adoptée. Donc on en est à ce moment-là où à la fois, les discours idéologiques, dans le temps de grandes pratiques pour faire changer le politique, c'est-à-dire les manifs etc… ça n'a plus d'efficacité performative, ça n'a plus d'efficacité politique. C'est pas pour ça qu'il ne faut pas le faire, il faut continuer à le faire. Mais il faut aussi essayer je pense d'avoir une autre strate stratégique. Nous nous posions ce genre de questions là à Utopsy et puis on s'était dit l'année dernière qu'on allait reprendre le mot d'ordre qui avait été envoyé par le collectif Artaud à Reims et Humapsy : il faut subvertir la semaine de la santé mentale. Eux ils font depuis 5 ans « la semaine de la folie ordinaire ». On s'est dit qu'on allait faire le week-end de la folie ordinaire à Paris, de faire un appel pour fédérer les gens à partir des pratiques. Et on en n'a rien à faire qu'ils se réclament de la psychanalyse à la mode tartempion, de la psychothérapie institutionnelle mode machin, du désaliénisme ou de l'antipsychiatrie comme ceci ou comme cela… Ce qui compte c'est ce qu'ils font de concret dans leur lieu et comment ils essayent de tenir des espaces assez vivants ? Et comment on peut essayer de fédérer sur une autre manière que la manière habituelle de « je me rallie à un corpus et comme je suis assigné et je m'identifie à ce corpus je peux parler avec mes petits copains ». Ça franchement, ça ne marche plus. Tout le malaise à l'intérieur de la psychanalyse, je crois montre bien ça. Si on en reste à des niveaux d'identification comme ça, ça me semble assez pathétique.

 

                  Bref ! Tout ça pour dire que pour l'articulation micropolitique/macropolitique il faut à la fois tenir ce qu'on fait concrètement, et en même temps essayer dans des espaces un peu plus élargis de transformer le monde. Alors, Gori a parlé des 39, ça peut être aussi une modalité pour essayer de discuter directement avec l'état, avec l'appareil d'état. Ça peut être d'autres modalités aussi, mais je crois qu'il faut tenir les deux. Il ne faut pas attendre le grand soir qui n'arrivera de toute façon jamais, ou alors avec l'apocalypse. Il faut essayer de faire ce qu'on peut à notre niveau.

 

                  Je vais peut-être conclure là-dessus, sur comment on peut retourner un peu les choses. Dans un lieu où je travaillais avant, vous aviez la maladie des fiches d'évènements indésirables. Vous devez connaître ça, vous voyez les fiches d'évènements indésirables. Dès qu'il y a un truc qui ne va pas, on fait remonter l'information à l'administration qui doit la traiter, qui doit donner une réponse etc. Etant donné qu'il y a des moments – et encore je me suis soigné – où je suis très grossier, et que je dis beaucoup de gros mots, s'était créée une boîte à mots indésirables. C'est-à-dire qu'à chaque fois que quelqu'un disait un gros mot, on mettait 10 centimes. A partir de là, la question était d'organiser une sortie avec les patients pour aller manger les mots indésirables qui nous avaient fait de l'argent. Et dans ça, je crois qu'il y avait un truc intéressant c'est qu'à la fois on reprenait la question de l'indésirable sur une autre modalité que celle de la logique administrative de fiches d'évènements indésirables. Et  surtout ça faisait analyse de ce qui est désirable ou pas. Ça mettait un peu en question le désir. Ce sont de petites choses, au ras des pâquerettes mais je crois que c'est à ce niveau-là qu'on se tient aussi dans le monde et que l'on peut tenter de constituer un sol sur lequel on puisse marcher. C'est pour ça que je parlais de support : oui, pouvoir dire, entendre, interpréter... mais d'abord il faut pouvoir à peu près se tenir dans le monde. Et je crois qu'on est dans ce moment-là où il faut repenser le support dans lequel on peut ou pas parler. Et du coup – je conclue – tenir parole ça me semblait pas mal, puisque pour tenir parole il faut déjà que la parole puisse être possible, il faut déjà faire toute une analyse de quand est-ce que la parole est trahie, quand est-ce qu'elle est disparue, quand est-ce qu'elle est pervertie… voilà. Et tout ça c'est notre lot absolument quotidien.

 

 

 

 

 

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